21 juin 2016

Contorsions du corps et de l’âme

Tania’s paradise
Tania Sheflan | Gilles Cailleau

Tania's Paradise

Aux Nuits de Fourvière, sur la prairie des Théâtres gallo-romains, la compagnie Attention fragile a installé une petite yourte. C’est dans l’enceinte de ce chapiteau de poche que la contorsionniste Tania Sheflan nous invite à explorer son paradis intérieur. Une proximité rare au cirque, qui permet une interaction émotionnelle très forte entre l’artiste et le public.

Nous sommes une vingtaine autour d’elle. Une piste minuscule au centre de la yourte. Elle y déploie son corps et nous raconte son histoire, partant de son plus ancien souvenir, aussi loin que remonte sa mémoire, jusqu’à la naissance de sa fille. Son enfance en Israël, ses voyages, son arrivée en France. Ce récit personnel, c’est celui d’une femme en permanence étirée, écartée, voire écartelée. Entre ses deux parents séparés ; sa carrière artistique et sa vie de famille ; son pays d’accueil et sa terre d’origine, qui elle-même est écartelée par les guerres. Dans cette analogie entre la contorsion du corps et celle de la vie, l’artiste convoque également parfois le théâtre d’objets, la marionnette, la musique… ce qui emmène le spectacle vers des contrées plus oniriques, parfois abruptes et ambiguës, mais avec toujours le même objectif : tenter de représenter le tiraillement intérieur. « J’ai toujours le cul entre deux chaises », murmure-t‑elle avec malice en effectuant un grand écart entre deux monticules de briques.

Ici, Tania suit le fil de son histoire mais n’hésite pas à interrompre son récit pour le commenter ; reprendre une figure parce qu’elle l’aime bien ; elle invite même un spectateur à participer à un numéro d’équilibre. La distance ainsi abolie nous donne accès à quelque chose d’infiniment précieux et qui est souvent dissimulé derrière le masque de l’incarnation, ou l’enchaînement des numéros. Ce n’est pas seulement pour nous que l’artiste de cirque repousse les limites du corps et défie les lois de la gravité. Ce mandat archaïque que nous lui donnons – à notre place, réaliser l’impossible et narguer la mort –, c’est aussi pour pouvoir s’en sortir qu’elle l’accomplit devant nous. Car vivre est un déchirement, et l’acte de représenter est le seul lien qui puisse apaiser cette plaie.

Julien Avril

Julien Avril

Julien Avril est auteur, metteur en scène et dramaturge. Diplômé du Master Professionnel de mise en scène et dramaturgie de l'Université de Nanterre, il a fondé en 2005 la Cie Enascor avec laquelle il a d'abord créé trois pièces pour la jeunesse. En 2017 il crée sa pièce de théâtre documentaire L'Atome au Liberté à Toulon. Avec le soutien de La Chartreuse-CNES, il travaille en ce moment à l'écriture de sa nouvelle pièce A la Mélancolie dans laquelle il explore les méandres de la paternité à l'ombre du Titan Cronos. Comme dramaturge, il collabore avec Roland Auzet (Cie Act-Opus), Moïse Touré (Cie Les Inachevés), Philippe Minyana, ou encore Céline Schaeffer. Avec la Compagnie Enascor, il est actuellement artiste en résidence à l'ENS - Paris Saclay.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Julien Avril

Ce dont les histoires sont faites

« Avec trois fois rien, on peut beaucoup. » C’est ainsi que commence le très délicat spectacle de la Compagnie Septembre à Présence Pasteur. A l’aide d’un dispositif en apparence modeste, Thierry Belnet et Philippe Ricard proposent une pièce d’une formidable créativité sur notre désir intarissable de nous raconter des
9 juillet 2024

Quelque part, derrière le rideau

Le metteur en scène Joan Mompart nous emmène en voyage dans les songes d’une petite fille avec « Oz », écrit à sa demande par Robert Sandoz et pensé pour la jeunesse comme une invitation à l’audace, celle d’affronter ses peurs, ses démons et ses entraves. Une séquence filmée sert
14 juillet 2023

Ode à l’imagination

Ça commence par un cadeau : une petite carte avec un oiseau migrateur dessiné dessus, distribuée à chacun au début du spectacle, comme un talisman pour se donner du courage avant le grand saut dans la représentation, cet espace-temps où tout est possible. Du courage, il en faut sans doute
31 janvier 2023

Foule sentimentale

Avec la même équipe que son spectacle précédent « Une femme se déplace », David Lescot poursuit son exploration du genre de la comédie musicale en interrogeant les codes qui le définissent. « La Force qui ravage tout » raconte la bifurcation psychique entamée par un groupe de personnes après
28 janvier 2023

Traversée impossible

Pièce à destination d’un public lycéen, « Celle qui regarde le monde » est le fruit de rencontres lors d’ateliers avec des jeunes de la région Hauts-de-France. Elle est née d’une volonté de partager, traduire et témoigner des sentiments contradictoires qui submergent cette jeunesse, entre honte du déclassement et de
15 novembre 2022