11 mai 2016

Corps caverneux

La Nuit des taupes
Philippe Quesne
© Martin Argyroglo
© Martin Argyroglo

C’est l’imaginaire des bas-fonds et des entrailles de la terre : grottes basaltiques, concrétions pierreuses, excavations, galeries et boyaux souterrains où se meuvent tranquillement les corps à la fois gourds et agiles de sept énormes taupes. Leurs mains griffues à six doigts, larges et robustes et leur groin fouisseur s’affairent, percent, défoncent, déchirent avec une obstination vertueuse. Philippe Quesne donne le spectacle de ce troglodytisme besogneux et ambulant : il y a quelque chose de fascinant à regarder cette procession mystérieuse et occulte, le compagnonnage de ces masses informes qui se heurtent, s’étreignent, s’agrippent, se laissent tomber ou finissent en glissades. Les événements se suivent au fil du hasard et il s’agit moins d’un récit que d’une succession d’aléas, de sensations et de rencontres, une prolifération de petits récits possibles. On s’affaire, on travaille, on s’aime, on se nourrit de gigantesques lombrics flasques et caoutchouteux, on rote. Avec des bombes de peinture, on inscrit sa trace au pochoir, on fait de l’art pariétal. On donne la vie, on meurt, on enterre – en direction du ciel – le cadavre d’une taupe suspendu à une poulie. C’est un monde sens dessus dessous, paisible et inquiétant à la fois. Car l’utaupie de Philippe Quesne est un ténébreux empire, traversé par l’idée de la mort : avant de s’endormir au son berceur et onduleux du thérémine, on a biberonné goulûment de gros bidons de poison.

Bientôt, par un jeu magnifique d’ombres et de lumières, l’agencement spatial s’élargit progressivement et explore en profondeur de nouveaux domaines : un gigantesque tertre recouvert de sacs poubelle, dont on ne sait s’il s’agit d’un nid pour le petit ou d’un catafalque tumulaire, un horizon indistinct et flamboyant, une grande toile qui se déploie. On projette sur elle, à l’épiscope, des émulsions multicolores, où marinent d’authentiques vers de terre et où se dessinent les silhouettes grandies des taupes, comme un véritable théâtre d’ombres. C’est tout à la fois la caverne de Platon et la grotte du magicien Alcandre, les apparences trompeuses et l’épiphanie miraculeuse. On lâche la proie pour l’ombre mais on cherche toujours, dans sa nuit aveugle, un soleil intérieur.

Il nous est donné à lire, parmi d’autres citations, ces quelques mots de Deleuze et Guattari dans leur éloge des vieux peuples itinérants de l’Inde : « Percer les montagnes au lieu de les gravir, fouiller la terre au lieu de la strier, trouer l’espace au lieu de le tenir lisse, faire de la terre un gruyère ». Dans leur inlassable industrie, les taupes transportent leurs blocs de terre, redéfinissant en permanence leur univers et déployant sans relâche « leur machine de guerre nomade ». Le petit précis d’utopie intérieure se transforme alors en manuel de résistance. Sans aucun doute, rien n’est à soi que l’illusion, le travail, l’art et le néant mais il faut s’y abandonner totalement, avec ivresse et bonheur : au son de leur petit orchestre, perchées sur des trottinettes électriques, les taupes se livrent à un dernier ballet étrange et féérique. Philippe Quesne revisite ici la grande tradition de l’illusion comique et fait de cette ouverture du Kunstenfestivaldesarts, un enchantement pour les spectateurs, séduits par tant de maîtrise et d’originalité.

I/O n°117

IO n°117

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