17 février 2016

Le corps de l’ennemi

Charogne
Compagnie du Calibene | Pierre Causse | Vivien Hébert
(c) Marie Ange Clémentine
(c) Marie Ange Clémentine

L’ennemi est vaincu, le corps reste. On ne s’étripe qu’entre vivants, mais juge-t-on les morts ? Que faire de ces charognes détestées, de ces enveloppes charnelles inertes que l’on a tant haïes ?

La jeune compagnie du Calibene porte sur le théâtre deux textes. D’abord « Je n’enterre pas un terroriste » (d’après des propos de Peter Stefan retravaillés par Pierre Causse), d’une beauté bouleversante. Titouan Huitric occupe seul la scène, et nous expose un problème à la sonorité douloureusement familière. Le corps d’un terroriste des attentats de Boston est resté sur les bras de ce légiste qui souhaite l’inhumer selon les rites auxquels tout mort a droit. Pourtant, toutes les terres refusent la mortelle dépouille. Aucun repos n’est accordé à celui qui a « bafoué l’esprit du Patriot Act ». Les grands parrains de la Mafia ont eu droit à leur orchestre et à leurs fleurs : lui, parce qu’il était musulman, ne peut reposer sous terre. Entre l’avidité des journalistes-charognards et les pressions politiques, le légiste se trouve acculé. Titouan Huitric est fantastique dans cette prestation minimaliste : sa voix sonne juste, son jeu est soutenu par une mise en scène sobre mais efficace. On se trouve embarqués dans un monologue captivant, à la fois profond, sérieux – par moment quasi chirurgical – et sous-tendu par un humour d’une grande finesse.

Le second temps du spectacle nous dévoile une relecture d’Antigone. On reconnaît rapidement la marque de fabrique de Pierre Causse et Vivien Hébert, entre économie de moyens, texte frappant et mélange de mediums et de tons. C’est un plaisir de redécouvrir l’antique pièce à la lumière d’un parti-pris dramaturgique assumé. On adore détester Pierre-Damien Traverso (Créon). La mise en scène (Vivien Hébert) transcende les difficultés techniques de la salle pour frapper juste et fort. Certaines idées sont absolument grandioses : la lumière guidant le devin, les enchaînements et atmosphères sonores très travaillés, etc. La troupe offre un jeu très plaisant, fleurant parfois quelques relents bachiques.

Vivement la suite.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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