5 septembre 2016

Cruelle fantaisie italienne

Viktor
Pina Bausch
DR
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30 ans après sa création, Viktor revient sur les planches au Théâtre du Châtelet (Théâtre de la Ville hors-les-murs) : Pina Bausch y déploie avec fulgurance son immensité créative dans une ambiance de cabaret berlinois à la fois drôle et sombre.

Dans un semblant de fosse définie par de monumentales mottes de terres, simulant les Sept collines de Rome ou tout aussi bien ses profondeurs archéologiques, cimetière vivant, les 31 danseurs du Tanztheater Wuppertal nous convient à une étrange parade macabre. Écrite à Rome à l’occasion d’une résidence en 1986, Viktor est une œuvre composite plus proche du théâtre que de la danse, représentation fantasmatique de la société italienne : déclinant avec brutalité les rapports hommes-femmes, le spectacle reprend les obsessions bauschiennes de la répétition, jusqu’à l’épuisement, de courtes boucles symboliques sur la séduction, le couple, le mariage, illustrées par des jeux de domination machiste, de travestissement et de permutation sexuelle.

Pièce d’une longueur démesurée, certes, mais nécessaire pour développer la multiplicité de personnages dans une série de saynètes aussi cruelles que burlesques, comme ce passage surréel où une femme envoie de la nourriture à un canard en origami, avant de se retrouver transformée en fontaine humaine destinée aux ablutions de ces messieurs…  : si Viktor utilise une profusion d’accessoires, ce sont les corps eux-mêmes qui sont accessoirisés. L’aspect ludique de la mise en scène conduit la troupe à déambuler dans les travées du théâtre et à des interactions absurdes avec le public (caricature de marchand vendant des cartes postales aux touristes), contribuant à une atmosphère onirique et nimbée de mystère.

Les plus beaux moments chorégraphiques viennent des séquences collectives, notamment la parade, d’abord féminine puis masculine, contrariée par une vieille italienne toute vêtue de noir. Pina Bausch accumule les clichés pour mieux les déconstruire, dans une profusion de trouvailles visuelles, illustrées par un patchwork sonore allant de Tchaïkovski aux musiques populaires italiennes en passant par du swing des années trente. Viktor est un spectacle déroutant et fascinant, qui témoigne de l’étendue de l’imaginaire de Bausch et la force radicale de ses images. Même si celles-ci tournent parfois à vide, et manquent par moments de la grâce poétique des plus belles créations de la chorégraphe allemande.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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