21 juin 2016

De la flexion qui précède le saut

Barons perchés
Mathurin Bolze
(c) Christophe Raynaud de Lage

Au milieu de la cour du lycée Saint-Just de Lyon, aux allures seigneuriales, se dresse une structure étrange. Un petit appartement d’une pièce qui paraît suspendu et construit de murs transparents. Un homme entre, comme de retour de voyage, dans un appartement auquel il semble avoir manqué. Peut-être est-ce un soir d’été dans une chambre d’étudiant à Perpignan, ou alors l’heure de la sieste dans un logement de fonction à Tunis. Il pousse la table, allume la radio, range le balai, replace l’ampoule, déplace un meuble puis tombe sur le sol et… rebondit. Quel sentiment fabuleux pour le spectateur, qui, surpris par ce premier mouvement d’une beauté incongrue, comprend que le sol de cet appartement est en fait un trampoline.

D’une puissance poétique considérable, le trampoline donne aux mouvements des acteurs une amplitude lyrique incroyable, fait bondir l’ordinaire vers la magie, fait de l’anodin une allégorie, d’une anecdote un mythe. Mathurin Bolze avait présenté, il y a environ quinze ans de cela, une pièce intitulée « Fenêtres », dans laquelle il évoluait seul dans un espace assez similaire. « Barons perchés » est un spectacle incroyable en ce qu’il est porteur de ses conditions mêmes de création. Mathurin Bolze, atteignant un âge auquel il convient de transmettre, cherche et trouve un jeune trampoliniste pour le remplacer à l’interprétation de « Fenêtres ». Dans « Barons perchés », un jeu de double se met en place entre les deux artistes ; c’est la pièce, qui, à la fois, est une passation et traite cette question de la transmission générationnelle dans tout ce que cela peut avoir de beau, ou de triste, de difficile ou de réjouissant.

Mathurin Bolze et son disciple Karim Messaoudi sont de véritables danseurs ; il y a une justesse dans leurs mouvements qui nous convainc de quelque chose, qui nous raconte une relation et ses affres, ou plutôt ne raconte rien et est pure jouissance du mouvement. Le trampoline donne à la danse un ballon surréaliste et libère le mouvement de son besoin d’appuis. Mathurin saute une dernière fois pour mieux faire rebondir Karim. À pleurer de beauté.

Léa Malgouyres

Léa Malgouyres

Assistante de programmation pour le festival de performance londonien Block Universe, Léa Malgouyres a fait un parcours de conseil artistique et de production dans diverses institutions telles que le CENTQUATRE-PARIS, Les Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis ou encore le Centre Pompidou. Elle est co-commissaire de Correspondance Astrale et a signé l'exposition "For now we see through" à Londres en octobre 2021. Par ailleurs, elle est correspondante pour Télérama.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Léa Malgouyres

Laisser les morts dormir en paix

Le Royal Festival Hall du Southbank Centre de Londres n’est pas plein pour ce spectacle qui se présente comme un portrait musical du couturier britannique Lee Alexander McQueen : une promesse ambitieuse, portée par le Festival Multitude, qui œuvre à croiser musique orchestrale, performance et image. Le London Contemporary
2 mai 2026
Photo: Tristram Kenton

Demain est annulé

La sensationnelle première de « We Should Have Never Walked On The Moon », fruit de la collaboration entre Rambert — l’une des plus anciennes compagnies britanniques, fondée en 1926 — et le Ballet national de Marseille sous la direction de (LA)HORDE, a électrisé Londres d’une énergie rare. Cette proposition hors-norme réinvente
6 septembre 2025

Théâtre de ruines

À l’occasion du festival Shubbak, vitrine londonienne des cultures et créations arabes contemporaines, le Southbank Centre présentait « MILK » de la compagnie palestinienne Khashabi Theatre, déjà remarquée au Festival d’Avignon en 2022, année de sa création. Deux ans plus tard, la réception de ce spectacle est transformée par l’intensification dramatique du conflit
27 mai 2025

Minimaliste mais encore

Les rideaux latéraux de la scène sont retirés, révélant les instruments de l’ensemble, installés à jardin et débordant légèrement sur le tapis de danse blanc. Le fond de scène s’éclaire d’un rouge profond. Les interprètes entrent depuis le bord plateau, comme lors d’une répétition. Les musiciens de l’ensemble London Sinfonietta
5 mai 2025

Pastorale aérienne

Le Southbank Centre de Londres inaugurait hier soir « Multitudes », son nouveau festival dédié aux dialogues entre la musique classique orchestrale et d’autres formes artistiques telles que la danse, le cirque, la poésie ou encore les arts visuels. En ouverture, l’emblématique « Daphnis et Chloé » de Ravel, somptueusement interprété par le London
25 avril 2025