18 novembre 2016

Des vies sur un fil

Wij/Zij (Us/Them)
Carly Wijs
DR
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Production du théâtre bruxellois BRONKS, « Wij/Zij » (« Nous/Eux ») a été créé il y a deux ans et a effectué un passage remarqué au Summerhall lors du Fringe du Festival d’Édimbourg au mois d’août dernier. Une pièce pour jeune public parlant de terrorisme, c’est possible ?

Les Belges s’emparent de la tragédie de l’« école numéro 1 » de Beslan : en septembre 2004, en Ossétie du Nord, une faction d’indépendantistes supposément tchétchènes prend en otage plus de 1 000 civils, entraînant la mort de 334 d’entre eux, dont 186 enfants. La scène se construit au fil du récit de ces trois journées sombres : tracé des bâtiments à la craie, bobines figurant les détonateurs, déroulées en une maille en 3D au sein de laquelle évoluent les deux jeunes acteurs. Tous deux (Gytha Parmentier et Roman Van Houtven, en alternance avec Thomas Vantuycom) excellents en témoins impuissants du drame : ils sont les « nous » face à « eux », les autres, les ennemis, dont les femmes « ont des moustaches et travaillent comme des chevaux », ces étrangers forcément ignobles et « tous pédophiles », qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes…

Sauf que… En dépit d’un souci quasi documentaire, collant au plus près du déroulement de ces journées de septembre, à aucun moment il n’est question de tomber dans le jugement, le pathos mémoriel ou la leçon d’histoire. La mise en scène chorégraphique de la Néerlandaise Carly Wijs, précise et dynamique, alterne des séquences de pure énergie avec des silences chargés d’une émotion palpable. Le tour de force est de rendre cette reconstitution clinique d’une drôlerie irrésistible – talent qui semble partagé avec de nombreux collectifs belges trouvant un équilibre parfait dans le mélange des genres, entre cruauté et humour. Faire rire avec la reconstitution d’une prise d’otages tragique, sacré défi, relevé de main de maître !

La pièce repose sur un dispositif très visuel et physique, qui joue sur le décalage entre souvenirs et émotions des deux protagonistes ; car la force du projet est d’abord le texte de Wijs, inspiré du film « Children of Beslan » (2005), dont elle conserve le point de vue, celui des enfants, victimes innocentes subissant la violence des adultes. Celle-ci apparaît d’autant plus absurde dans ce récit qui se déroule comme une sorte de conte macabre dont les deux narrateurs n’auraient pas bien conscience des enjeux. Peut-être que, comme dans la chanson de Pink Floyd au titre étrangement similaire à celui du spectacle, personne ne comprend ce qu’il fait ici, dans cet épicentre de l’horreur humaine : « Us and them / And after all we’re only ordinary men. / Me and you / God only knows it’s not what we would choose to do. »

Au final, « Us/Them » est au plus juste de ce que se doit d’être le théâtre : une interrogation subtile sur les possibilités de représentation du réel, et sur sa capacité à déplacer le regard. Et surtout, la démonstration de ce que peut être l’intelligence scénique dans un spectacle à la fois pour adultes et pour jeune public.

En tournée au Bateau Feu de Dunkerque les 16 et 17 mars 2017.
 Spectacle vu au Festival d’Édimbourg en août 2016.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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