15 août 2016

Des vies sur un fil

Us/Them
Carly Wijs
DR
DR

Duo de la compagnie belge BRONKS, « Us/Them » a été créé il y a deux ans et revient cette année au Festival d’Edimbourg dans la grande salle du Summerhall. Une pièce pour jeune public parlant de terrorisme, c’est possible ?

Les Bruxellois s’emparent de la tragédie de l’ « école numéro 1 » de Beslan : en septembre 2004 en Ossétie du Nord, une faction d’indépendantistes supposément tchétchènes prennent en otage plus de 1 000 civils, entraînant la mort de 334 d’entre eux, dont 186 enfants. La scène se construit au fil du récit de ces journées sombres : tracé des bâtiments à la craie, bobines de fil déroulées en une maille en 3D au sein de laquelle évoluent les deux jeunes acteurs. Tous deux excellents (Gytha Parmentier et Roman Van Houtven) en témoins impuissants du drame, ils sont les « nous » face à « eux », les autres, les ennemis, ces étrangers forcément ignobles et « tous pédophiles » qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes…

Sauf que… En dépit d’un souci quasi documentaire, collant au près du déroulement de ces trois journées de septembre, à aucun moment il n’est question de tomber dans le jugement, le pathos mémoriel ou la leçon d’histoire. La mise en scène chorégraphique, précise et dynamique, alterne des séquences de pure énergie avec des silences chargés d’une émotion palpable. Le tour de force est de rendre cette reconstitution clinique d’une drôlerie irrésistible – talent qui semble partagé avec de nombreux collectifs belges trouvant un équilibre parfait dans le mélange des genres, entre cruauté et humour.

« Us/Them » est un spectacle très visuel et physique, au plus juste de ce que se doit être le théâtre : une interrogation subtile sur les possibilités de représentation du réel, et sur sa capacité à décaler le regard. Un des coups de cœur de ce Fringe 2016.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025