21 juin 2016

Deux hommes bondissaient dans leur tête

Barons perchés
Mathurin Bolze
(c) Christophe Raynaud de Lage
(c) Christophe Raynaud de Lage

Dans la cour du lycée Saint-Just, Mathurin Bolze convoque à nouveau Bachir, son bondissant habitant de la cabane aux « Fenêtres ». Mais cette fois il n’est pas seul. Karim Messaoudi, mystérieux side kick, l’accompagne. Ensemble, ils sont les « Barons perchés », bien décidés à faire régner l’apesanteur et à lutter contre la loi de la chute des corps.

Bachir rentre chez lui ; nous pénétrons dans son intérieur, boîte transparente, espace mental et concret à la fois, échafaudage qui s’étire vers les arbres. Ici, la gravité n’a pas le même usage qu’à l’extérieur. À chaque instant, l’homme va pour chuter, volontairement ou pas, mais rebondit toujours, comme rattrapé par miracle, et reprend sa place exacte au ralenti. Ce vœu (cette malédiction ?) de ne jamais redescendre semble lui peser avec les années. Il croise son reflet dans la vitre, portrait de l’artiste en jeune homme. Celui-ci le suit partout, le soutient, le pousse, l’agrippe, prend sa place, lui tend la main, joue avec lui… Il semble qu’une faille temporelle se soit creusée et que deux fantômes, celui de la jeunesse et celui de la maturité, viennent y régler leurs comptes ou y puiser la force de continuer à rebondir.

Pour le festival, Karim Messaoudi a repris le rôle de Bachir, créé par Mathurin Bolze il y a quatorze ans dans « Fenêtres », pièce manifeste de la compagnie Les Mains, les Pieds et la Tête aussi. Quelle belle façon de passer le témoin que d’en faire un spectacle. Impossible pour les artistes de cirque de défier le temps comme ils savent défier l’équilibre. Alors, il n’y a pas d’autre possibilité pour s’en sortir que de transmettre, comme dans cette émouvante scène d’entraînement dans laquelle Mathurin s’avoue vaincu et renonce à atteindre le sommet de la structure, et dans cette autre où Karim, bondissant encore et encore, encouragé par son maître, y parvient ! Ce cirque, extrêmement raffiné, plonge ses racines dans la littérature, se nourrit des affres de ceux-là mêmes qui l’interprètent. Le vent fait danser ses branches et chanter ses feuilles. Le fruit qu’il porte et que nous goûtons ensemble s’appelle « poésie ».

Julien Avril

Julien Avril

Julien Avril est auteur, metteur en scène et dramaturge. Diplômé du Master Professionnel de mise en scène et dramaturgie de l'Université de Nanterre, il a fondé en 2005 la Cie Enascor avec laquelle il a d'abord créé trois pièces pour la jeunesse. En 2017 il crée sa pièce de théâtre documentaire L'Atome au Liberté à Toulon. Avec le soutien de La Chartreuse-CNES, il travaille en ce moment à l'écriture de sa nouvelle pièce A la Mélancolie dans laquelle il explore les méandres de la paternité à l'ombre du Titan Cronos. Comme dramaturge, il collabore avec Roland Auzet (Cie Act-Opus), Moïse Touré (Cie Les Inachevés), Philippe Minyana, ou encore Céline Schaeffer. Avec la Compagnie Enascor, il est actuellement artiste en résidence à l'ENS - Paris Saclay.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Julien Avril

Ce dont les histoires sont faites

« Avec trois fois rien, on peut beaucoup. » C’est ainsi que commence le très délicat spectacle de la Compagnie Septembre à Présence Pasteur. A l’aide d’un dispositif en apparence modeste, Thierry Belnet et Philippe Ricard proposent une pièce d’une formidable créativité sur notre désir intarissable de nous raconter des
9 juillet 2024

Quelque part, derrière le rideau

Le metteur en scène Joan Mompart nous emmène en voyage dans les songes d’une petite fille avec « Oz », écrit à sa demande par Robert Sandoz et pensé pour la jeunesse comme une invitation à l’audace, celle d’affronter ses peurs, ses démons et ses entraves. Une séquence filmée sert
14 juillet 2023

Ode à l’imagination

Ça commence par un cadeau : une petite carte avec un oiseau migrateur dessiné dessus, distribuée à chacun au début du spectacle, comme un talisman pour se donner du courage avant le grand saut dans la représentation, cet espace-temps où tout est possible. Du courage, il en faut sans doute
31 janvier 2023

Foule sentimentale

Avec la même équipe que son spectacle précédent « Une femme se déplace », David Lescot poursuit son exploration du genre de la comédie musicale en interrogeant les codes qui le définissent. « La Force qui ravage tout » raconte la bifurcation psychique entamée par un groupe de personnes après
28 janvier 2023

Traversée impossible

Pièce à destination d’un public lycéen, « Celle qui regarde le monde » est le fruit de rencontres lors d’ateliers avec des jeunes de la région Hauts-de-France. Elle est née d’une volonté de partager, traduire et témoigner des sentiments contradictoires qui submergent cette jeunesse, entre honte du déclassement et de
15 novembre 2022