9 juillet 2016

« Ce que nous essayons de faire, c’est de communiquer avec l’inconnu »

6 a.m. How to disappear
(c) Elina Giounanli
(c) Elina Giounanli

Mardi 5 juillet, entrée des artistes de l’Opéra d’Avignon : la veille de la générale, nous retrouvons Angeliki Papoulia, l’une des sept comédiennes grecques du Blitz Theatre Group. Un tour par la grande scène, en plein montage, encombrée de gigantesques structures métalliques en construction, avant de rejoindre les loges.

On nous a dit que l’équipe avait une sorte de rituel avant chaque représentation.
« À Athènes, lorsque nous avons créé le spectacle en octobre dernier avec un chorégraphe, il commençait par nous mettre en cercle, puis nous engagions un travail physique, chaque comédien avec un partenaire, afin d’équilibrer les énergies. Nous nous allongions sur le sol, les corps connectés entre eux en une sorte de mosaïque improvisée. Chacun pratique une forme d’échauffement qui lui correspond : de la gymnastique, du yoga… Certains vont juste fumer à l’extérieur. Moi, je suis de ceux qui font des séries d’allers-retours compulsifs sur scène… C’est peut-être parce que j’ai arrêté de fumer il n’y a pas longtemps ! Quelques séquences sont très dangereuses, notamment celle avec la structure que nous appelons entre nous le “château”, car elle doit être escaladée tout en tournoyant ; elle a demandé un énorme travail de répétition. Alors nous conjurons le mauvais sort : trois minutes avant le début de chaque représentation, nous reformons un cercle, avec toute l’équipe y compris les techniciens, et nous empilons nos mains comme les basketteurs en criant : « 1, 2, 3, ZDO ! »

N’est-il pas paradoxal de convoquer Hölderlin, un poète dont les mots sont si chargés de sens, dans une performance presque entièrement physique ?
« En effet, il y a une sorte de contradiction. Mais justement nous voulions faire ressortir du romantisme non pas le côté rêveur ou éthéré, mais aussi son aspect obscur, cruel et rude. C’est pour cela que nous avons utilisé des matériaux comme le métal. Nous avons envisagé l’aventure pas seulement comme des danseurs mais aussi comme des artisans, des constructeurs qui portent des matériaux, les assemblent… La poésie n’est pas qu’un trip mental, il s’agit aussi d’émotions et de mouvements qui traversent les corps. Tout ça atteint une dimension un peu mystique. »

Tout aussi mystique que la « Zone » de Tarkovski, dont vous dites vous être inspiré ?
« Nous avons été totalement influencés par “Stalker” : nous envisageons le plateau et l’espace que nous avons créé comme une sorte d’entité extérieure à nous, et on ne sait pas si elle est amicale ou hostile. Tout ce que nous essayons de faire, c’est de communiquer avec l’inconnu, alors tout peut arriver ! Avant chaque représentation, on se demande : qu’est-ce qui va se passer ce soir dans la Zone ? Est-ce qu’elle va blesser l’un d’entre nous ? Est-ce qu’elle va faire chuter un bloc de métal sur la scène ? Mais le plus frappant, c’est quand, à l’issue d’un spectacle, la Zone nous a révélé des choses nouvelles sur le poème de Hölderlin, et parfois sur nous-mêmes. »

Vous pensez que le public ressent l’effet de la Zone ?
« C’est sûr ! Tout ça agit à un niveau inconscient, il y a des connexions qui se font… Notre rêve le plus fou, qui est une sorte de private joke entre nous : faire venir sur scène une dizaine de spectateurs à la fin du spectacle, et leur faire visiter la Zone, comme un groupe de touristes dans un lieu désert, en ruine… Ce serait le chapitre bonus d’un film de cinéma ! »

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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