19 décembre 2016

Famille, je vous hais

Déjeuner chez Wittgenstein
Thomas Bernhard | Krystian Lupa
(c) Marek Gardulski

Vingt ans après sa création au théâtre Stary de Cracovie, « Déjeuner chez Wittgenstein » (« Ritter, Dene, Voss » selon son titre d’origine) revient dans le cadre du portrait de Krystian Lupa au Festival d’Automne. Un huis clos aussi étouffant que décapant.

Les trois acteurs (Malgorzata Hajewska-Krzysztofik, Agnieszka Mandat et Piotr Skiba) sont les mêmes qu’en 1996. Ils ont vieilli, et leurs traits fatigués sont peut-être ceux qu’il fallait pour incarner à la perfection cette fratrie déchirée par la frustration et le ressentiment. Dans un salon bourgeois cerné par les portraits des ancêtres et la nappe brodée par la grand-mère, quelle place reste-t-il au désir de chacun ? Les sœurs sont oblitérées par ce frère égoïste et misanthrope tout juste sorti de l’asile, dont elles passent le premier tiers de la pièce à attendre anxieusement l’arrivée.

Lupa, en maître absolu de la direction d’acteurs, conduit ses personnages avec une minutie horlogère dans l’impasse de leur irréconciabilité. Aucun dialogue n’est possible, chacun vivant dans ses propres obsessions, et seule la généalogie les contraint à une coexistence névrotique. C’est souvent le plus trivial détail qui cristallise les tensions, de la vaisselle aux beignets préparés par Dene, objets familiers sur lesquels se défoule Voss, lui qui y voit avec dégoût un symbole d’enfermement. Comme toujours chez Thomas Bernhard, la scrutation sociale s’accompagne d’un discours corrosif sur le théâtre, représenté par les ambitions contrariées de deux sœurs.

Alors se poursuit la longue séance d’écoulement du pus psychique des protagonistes, souvent drolatique, à l’instar de l’autre huis clos dans un salon du corpus lupien, « Des Arbres à abattre ». Soutenue dans le dernier acte par la 3e Symphonie de Beethoven, cette séance aboutit au silence : le trio se rassoit, réarrange la nappe et prend le thé, et pourtant rien n’a été réglé des rancœurs sourdes, c’est le « eh bien, continuons » de Sartre. « La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème », lit-on à la fin du « Tractatus » de Wittgenstein. Chez Lupa comme chez Bernhard, il n’y peut-être que la mort qui puisse apporter cette disparition.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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