13 juillet 2016

Le festival de Almada, un supplément d’âme

(c) Festival de Almada
(c) Festival d’Almada

Dans « Almada », il y a da alma, « de l’âme », mais c’est de l’arabe al-ma’adan que viendrait le nom de ce port au passé industriel, littéralement, « la mine ». Et c’est bien une petite mine d’or qu’il nous a été donné de découvrir cette année avec I/O Gazette, en bons orpailleurs du théâtre européen.

Face à Lisbonne, juste de l’autre côté du Tage, le festival d’Almada met la ville en ébullition chaque été depuis trente-trois ans. Quand il l’a fondé en 1984, l’acteur, metteur en scène et militant Joaquim Benite – qui l’a dirigé sans interruption jusqu’à sa mort en 2012 et dont l’aura continue d’imprégner fortement les lieux – l’a pensé comme le « petit Avignon » portugais, en référence à Jean Vilar et son projet d’une fête du théâtre populaire et sans fard.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit : car si Almada bénéficie d’un site exceptionnel – entre l’estuaire du Tage et l’océan Atlantique, à proximité des belles plages de Costa da Caparica –, ce ne sont ni les touristes ni les Lisboètes qui remplissent les salles durant les quinze jours du festival, mais bien les Almadense, fidèles gardiens des temples que deviennent provisoirement l’école, la salle des fêtes, les théâtres municipaux et les places de la ville. C’est ainsi que la petite Casa da Cerca, avec son jardin botanique et sa vue panoramique sur le Tage, devient la maison de Hedda Gabler, les yeux noyés dans le fjord, dans une mise en scène épurée de Juni Dahr (Norvège) d’une intensité et d’une justesse incroyables ; que la salle des fêtes de la vieille ville s’échauffe au rythme du Pílades torride du Croate Ivica Buljan avec l’acteur slovène Marko Mandić et La MaMa de New York, qui finit dans la rue ; que la scène en plein air de l’école devient l’arène des danseurs de May B et de la Kibbutz Contemporary Dance Company. Une série de métamorphoses qui font appel à tous les sens, enrichies d’une importante programmation musicale, inaugurée par l’orchestre symphonique Gulbenkian et clôturée par la compagnie de flamenco Mercedes Ruiz.

Quelques-uns des spectacles les plus prisés de l’année – rien de moins que le « Pinocchio » de Joël Pommerat, « Città del Vaticano » de Falk Richter, « La Mouette » de Thomas Ostermeier – se partagent l’affiche avec des artistes portugais prometteurs ou renommés – Miguel Seabra, Toni Cafiero, la Compagnie de théâtre d’Almada, Joana Craveiro, dont la performance « Um museu vivo », consacrée aux mémoires oubliées de la dictature et de la révolution des œillets, a bouleversé les nombreux témoins de l’époque présents dans le public –, mais aussi un cycle dédié au jeune théâtre italien, des spectacles indépendants issus de toute l’Europe, et du théâtre de rue. Le concept de la programmation éclectique et exigeante : non pas séduire ce public local et socialement diversifié, non pas le caresser dans le sens du poil, mais que chacun puisse être surpris et touché par l’une des 29 productions accueillies. Tour de force du directeur, Rodrigo Francisco, et de sa jeune équipe composée pour une large part de gens de théâtre (marionnettistes, comédien(ne)s, auteur(e)s, traducteur(trice)s et éditeur(trice)s) que de porter à bout de bras une telle machine avec si peu de moyens, en marge de la capitale portugaise.

Les propositions sont inégales et sans doute limitées pour les non lusophones (les surtitres sont en portugais uniquement), mais la qualité générale du programme et l’atmosphère très particulière emportent l’adhésion. Et outre, la danse et la musique (dont deux sublimes groupes de fado), les nombreux événements parallèles – rencontres avec les artistes, workshops, expositions (l’installation vidéo de Ricardo Pais à partir de films de ses spectacles est hypnotisante) – permettent aux curieux de découvrir la richesse des arts portugais et de prendre leur pied entre un plongeon dans l’océan, une soirée à Lisbonne et une rêverie sur les bords du Tage.

Clin d’œil : le festival a sa propre gazette quotidienne, la « Folha Informativa », imprimée sur place, qui commente les événements de la veille et annonce le programme du jour.

Pénélope Patrix

Pénélope Patrix

chercheure et enseignante en lettres, arts et sciences humaines, rédactrice culture / arts vivants

I/O n°117

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