15 septembre 2016

Festival d’Édimbourg

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10 août 2016. À peine remis d’un intense mois de juillet dans la fournaise d’Avignon, I/O reprend la route, direction septentrionale, vers le plus gros festival de théâtre du monde. Des pubs, des affiches, de la pluie : en débarquant du bus d’aéroport, nous ne doutons pas un instant que nous sommes bien à Édimbourg.

« Nine months of winter and three months of bad weather », disent les locaux. Avec une température moyenne de 15 degrés en août, pas de risque d’être accablé par la chaleur. Et, à défaut de mistral, un petit vent du sud-ouest qui a valu à Édimbourg le qualificatif de « windy city ». Autant dire que la déambulation peut s’avérer tout aussi épuisante que dans la cité des Papes. Ce qui frappe d’abord le visiteur habitué aux ruelles avignonnaises, c’est évidemment la taille de la ville (500 000 habitants contre 90 000), qui donne moins l’impression d’un cocon saturé d’affiches. Et pourtant, des affiches, il y en a, vantant les mérites des quelque 3 630 spectacles proposés cette année dans le Fringe (la « marge » de l’EIF – Edinburgh International Festival –, créé la même année, en 1947), soit largement plus du double du OFF d’Avignon, même si une majorité de ces spectacles ne se jouent pas sur l’intégralité des vingt-cinq jours du festival. Une différence fondamentale : une moitié des spectacles sont des stand up comiques, et musique ainsi que cabaret y ont la part belle. On y compte également beaucoup plus de shows tardifs, débutant à 23 heures ou à minuit, et une vraie vie nocturne : que vous soyez pris d’une subite envie d’acheter un kilt après le dîner ou de déguster un fish and chips au haggis (why not?) à 2 heures du matin, tout est possible à Édimbourg.

Le tractage se concentre sur les grandes artères de la vieille ville, the Royal Mile. High Street, c’est un peu la rue de la République, sorte de passage obligé grouillant de visiteurs, d’attractions plus ou moins kitsch, dont, selon son humeur, on essaiera de s’extraire le plus rapidement possible… C’est aussi là que se situent la boutique du Fringe et surtout le Hub, centre officiel de l’EIF, avec son box-office, son café et ses pots de premières. Au cœur du Fringe, les incontournables « Big 4 » (Assembly, Gilded Balloon, Underbelly, Pleasance), qui ont d’ailleurs centralisé leurs billetteries. Il faut dire que chacun de ces monstres recouvre des dizaines de salles hébergeant des centaines de spectacles différents… On y a ainsi vu « Teatro Delusio », belle et mélancolique pièce sans paroles du collectif berlinois Familie Flöz, dans le Grand Theatre de Pleasance et ses 750 places ! Comme à Avignon, c’est la ville entière qui est reconvertie : les 350 lieux du festival vont des grandes institutions de l’EIF, comme le Lyceum ou le festival Playhouse (une des plus grosses scènes du Royaume-Uni avec une jauge à 3 000 places), à des pubs minuscules, des salles de cours de vieux collèges, et même une mosquée…

La programmation de quelques rares lieux est pour tout ou partie curated, c’est-à-dire sélectionnée par un comité artistique, contrairement aux pratiques habituelles du Fringe. Ainsi, les C Venues ou le Dance Base, spécialisé en danse contemporaine venue des quatre coins du monde. Et surtout le Summerhall, ouvert en 2011 dans une ancienne école vétérinaire, qui est vite devenu notre point de ralliement, au vu de la qualité de son programme (dont notre coup de cœur, « Us/Them », de la compagnie belge BRONKS, voir notre critique en ligne). Pour se repérer dans la jungle du Fringe, un pavé de 432 pages semblable au guide du OFF d’Avignon, et surtout une tripotée de suppléments de journaux (dont les 20 pages quotidiennes du « Scotsman », qui délivre le célèbre et convoité prix Fringe First), ainsi que deux magazines indépendants et gratuits d’une centaine de pages, dédiés à la critique : « The List » (hebdomadaire) et « FEST » (tous les trois ou quatre jours). Ajoutons « Three Weeks » (trois numéros de 20 pages, avec pour moitié des interviews) et, depuis cette année, l’hilarant satirique « Fringe Pig », dont la politique éditoriale est résumée ainsi : « Our only policy is to never tell anyone that they’re bad at making art. »

Face au torrent de propositions du Fringe, démultipliées chaque année dans la même proportion que le OFF (il n’y en avait « que » 2 500 en 2011), l’EIF affiche des grosses productions plus exigeantes et internationales. Mais contrairement au IN d’Avignon, le théâtre ne représente qu’une petite part de sa programmation (voir notre critique de « Shake »), pour une sélection importante de musique classique (reprise du « Così fan tutte » créé au Festival d’Aix-en-Provence, grands solistes, comme Trifonov…) et contemporaine (Godspeed You! Black Emperor, Mogwai, Sigur Rós…). Évidemment, le Fringe suscite les mêmes débats qu’Avignon quant au coût financier pour les petites compagnies venues tenter leur chance, et dont la qualité des projets est extrêmement inégale ; au fil du festival, les plus méritants agraferont sur leurs flyers des papiers imprimés à l’arrache avec les étoiles attribuées par la critique… N’empêche que, au-delà des enjeux économiques, on sent pendant quelques semaines vibrer dans la capitale écossaise un intense amour des arts de la scène, et cette vitalité est précieuse aujourd’hui.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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