14 décembre 2016

Pour en finir avec le jugement de Dieu

Job
Joseph Roth | Lisa Nielebock
DR
DR

Le « Livre de Job » est l’un des épisodes de la Bible les plus emblématiques et les plus commentés. Chef d’œuvre de la littérature hébraïque, il interroge non seulement le rapport à la foi et la justice divine, mais plus largement à l’errance intérieure, la souffrance et la condition humaine. Ce n’est pas un hasard que ces thèmes aient résonné chez des auteurs juifs : on connaissait le texte d’Hanokh Levin, on découvre ici l’adaptation par Koen Tachelet du magnifique roman de Joseph Roth, publié en 1930 (qu’on relira pour l’occasion, car dans les Roth de la littérature il n’y a pas que Philip).

La metteuse en scène allemande Lisa Nielebock s’est emparée de la fable avec un sens de l’économie et une rigueur scénique remarquables. Pour tout décor, de grandes parois en bois clair, inclinées, entre lesquelles Mendel Singer (l’excellent Michael Schütz) subit les épreuves divines. Ce Job russe, bientôt émigré aux États-Unis à la veille de la Première Guerre mondiale, laissant derrière lui son cadet Menuchim atteint d’une maladie mentale, voit sa vie tomber peu à peu en morceaux. Symétrie avec la vie tragique de Joseph Roth, mais aussi avec le destin des Ashkénazes dans l’entre-deux guerres, abandonné à la fureur d’un Diable dont on peut se demander avec Jung s’il est « la main gauche de Dieu ».

Ponctuée par des traits d’humour juif, jouant constamment sur des allers-retours spatio-temporels, la pièce atteint son climax avec de la réapparition du fils : en repoussant littéralement les murs du monde, elle donne lieu à une magnifique séquence dont la puissance visuelle rappellera l’une des séquences cultes du film « Mommy » de Xavier Dolan. Une belle démonstration scénique de ce qu’est peut-être la force de l’humanité, sa résilience devant la souffrance. « I read the book of Job last night, I don’t think God comes out well in it », écrivait Virginia Woolf.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025