17 novembre 2016

Graffitis sur le mur des conventions

La Cantatrice chauve
Eugène Ionesco | Pierre Pradinas

cantatrice-chauve

C’est à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy que Pierre Pradinas et la Compagnie du Chapeau rouge ont été accueillis pour la création de « La Cantatrice chauve », d’Eugène Ionesco, pièce emblématique de l’auteur d’origine roumaine qui sert de référence lorsqu’il faut parler de « théâtre de l’absurde ». Ce terme fourre-tout, on l’emploie pour qualifier, de Jarry à Beckett, tout un mouvement qui venait mettre un pavé dans la mare du vaudeville et du mélodrame. À ce terme d’« absurde », le dramaturge préférait celui d’« étonnement ». J’y vois pour ma part une poétique de la stupeur et de la perplexité comme système d’autodéfense face à l’aliénation. Cette « antipièce » est comme le reflet négatif d’un théâtre de conventions, miroir déformant de notre monde conventionnel. Il suffit à l’auteur de détraquer un peu la pendule pour que la machine sociale humaine s’enraye et que la vacuité de ses rouages nous saute à la figure.

Cette mécanique d’effritement à vue, Pierre Pradinas l’a très bien comprise ; c’est pourquoi il a choisi d’installer le drame dans un intérieur bourgeois « anglais », très connoté boulevard, très conventionnel donc, et qui va se détraquer dès que la pendule aura décidé de sonner dix-sept coups. Résistant à la tentation de la parodie et du non-sens perpétuel qui sont légion dans les mises en scène de l’absurde, c’est ici un savant art du décalage, de l’écart et de la surprise qui est à l’œuvre. La troupe joue une partition au rythme très cadré. Cette tenue est nécessaire pour que la machinerie comique opère sur la salle et que l’éclat de rire jaillisse d’un coup des profondeurs de nous-mêmes, sans que nous sachions pourquoi. La parole circule dans une rhétorique incontrôlable, chacun courant après un raisonnement ou le fil d’une histoire comme si sa vie en dépendait. On croirait regarder une poignée de billes tourner de plus en plus vite dans un entonnoir sans jamais savoir si elles vont tomber dans le précipice. Chaque acteur dessine avec tendresse son personnage comme un petit graffiti d’humanité contradictoire, sur le motif répété qui recouvre toute la scénographie, des murs au canapé, et qui dénonce déjà en filigrane l’absurdité des algorithmes qui peu à peu pensent à notre place.

Julien Avril

Julien Avril

Julien Avril est auteur, metteur en scène et dramaturge. Diplômé du Master Professionnel de mise en scène et dramaturgie de l'Université de Nanterre, il a fondé en 2005 la Cie Enascor avec laquelle il a d'abord créé trois pièces pour la jeunesse. En 2017 il crée sa pièce de théâtre documentaire L'Atome au Liberté à Toulon. Avec le soutien de La Chartreuse-CNES, il travaille en ce moment à l'écriture de sa nouvelle pièce A la Mélancolie dans laquelle il explore les méandres de la paternité à l'ombre du Titan Cronos. Comme dramaturge, il collabore avec Roland Auzet (Cie Act-Opus), Moïse Touré (Cie Les Inachevés), Philippe Minyana, ou encore Céline Schaeffer. Avec la Compagnie Enascor, il est actuellement artiste en résidence à l'ENS - Paris Saclay.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Julien Avril

Ce dont les histoires sont faites

« Avec trois fois rien, on peut beaucoup. » C’est ainsi que commence le très délicat spectacle de la Compagnie Septembre à Présence Pasteur. A l’aide d’un dispositif en apparence modeste, Thierry Belnet et Philippe Ricard proposent une pièce d’une formidable créativité sur notre désir intarissable de nous raconter des
9 juillet 2024

Quelque part, derrière le rideau

Le metteur en scène Joan Mompart nous emmène en voyage dans les songes d’une petite fille avec « Oz », écrit à sa demande par Robert Sandoz et pensé pour la jeunesse comme une invitation à l’audace, celle d’affronter ses peurs, ses démons et ses entraves. Une séquence filmée sert
14 juillet 2023

Ode à l’imagination

Ça commence par un cadeau : une petite carte avec un oiseau migrateur dessiné dessus, distribuée à chacun au début du spectacle, comme un talisman pour se donner du courage avant le grand saut dans la représentation, cet espace-temps où tout est possible. Du courage, il en faut sans doute
31 janvier 2023

Foule sentimentale

Avec la même équipe que son spectacle précédent « Une femme se déplace », David Lescot poursuit son exploration du genre de la comédie musicale en interrogeant les codes qui le définissent. « La Force qui ravage tout » raconte la bifurcation psychique entamée par un groupe de personnes après
28 janvier 2023

Traversée impossible

Pièce à destination d’un public lycéen, « Celle qui regarde le monde » est le fruit de rencontres lors d’ateliers avec des jeunes de la région Hauts-de-France. Elle est née d’une volonté de partager, traduire et témoigner des sentiments contradictoires qui submergent cette jeunesse, entre honte du déclassement et de
15 novembre 2022