23 février 2016

Ici, maintenant, ailleurs

Caspar Western Friedrich
Caspar David Friedrich | Friedrich Hölderlin | Novalis | Paul Verlaine | Rainer Maria Rilke | Philippe Quesne

Caspar

Je t’aime. Je t’aime mais j’ai peur parce que ce monde va trop vite. Trop vite et trop fort. Oui. Trop de bruit, de fureur et d’ennui. Alors je vais mal et parfois je pleure. Je pleure mais ne t’en fais pas, je suis heureux. Heureux d’être avec toi, heureux d’être ici. Ici, assis dans ce théâtre, sur ce strapontin rouge du sang des promesses que la scène nous fait mais que nous oublions chaque soir un peu plus.

Mes confessions sont ridicules ? Alors ris, ris de moi mais viens voir Philippe Quesne ! Viens écouter sa voix douce et discordante… le silence qu’il nous propose. Peut-être alors arrêteras-tu de rire et apprécieras-tu enfin la possibilité de cette sentimentalité décomplexée. Peut-être, et même sûrement, parce que c’est beau évidemment, mais surtout parce que c’est utile et réussi. Au royaume de l’ironie constante et de la dérision permanente, c’est une pause, un arrêt sur image et une plongée dans nos refoulés. Là, au milieu de la Sierra Nevada, du désert d’Atacama ou du cimetière de nos idéaux, des idiots sifflotent, jouent de la musique, glissent comme des gosses sur une bâche en plastique, mais surtout construisent. Construisent quoi ? Va savoir… L’aujourd’hui dont ils rêvent, le demain dont ils ont peur, l’hier qu’ils regrettent… Leur « musée idéal » dans un « huis-clos utopique ». Et puis peu importe, de toute façon ! Ce qui compte en tout cas, c’est qu’ils agissent et s’impliquent dans leur réel, et que celui-ci à beau n’avoir aucune prétention universelle, nous y croyons. Pourquoi ? Tout simplement parce ces utopistes que l’aujourd’hui appelle terriblement des « imbéciles heureux » vivent leurs volontés au premier degré… Ce premier degré qu’en ce moment seule la poésie est encore en mesure d’imposer à nos vies.

C’est ici alors que réside toute la force de ce projet imparfait et parfois même ennuyeux. Dans un quotidien rongé par la dérision, le second degré et l’humour permanent, dans ce jour ébloui par la clarté des néons qui l’éclairent et ou la solitude du noir de nos peines est honteuse, Caspar arrête le temps en nous imposant la vision d’un rêve. Dans cet interstice temporel qu’est celui de la représentation, le romantisme retrouve une valeur et il devient possible de considérer la construction, la naïveté et nos vies individuelles comme autant de possibilités de croyances enfin respirables. A ce moment alors, assumer nos peurs, vivre nos idéaux et avoir besoin d’être ensemble n’est plus ridicule. La mélancolie romantique comme remède ? Certainement, surtout si comme Philippe Quesne et Jean Starobinski on l’entend « comme une mise à distance de la conscience face au désenchantement du monde ». Et c’est aussi ça, le Théâtre. Essayons simplement de faire en sorte que cette mise à distance s’impose et déborde au-delà du temps de la représentation. En te disant je t’aime et te confiant mes peurs, c’est certainement ce que j’ai maladroitement essayé de faire.

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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