31 mars 2016

« Je me souviens »

Contrechamp / Champ
Bertrand Bonello | Jean-Jacques Schuhl | Kate Moran | Rebecca Zlotowski
©Christophe Raynaud de Lage
©Christophe Raynaud de Lage

Apprendre à vivre. À vivre aujourd’hui et donc à oublier, parce qu’il est « absolument impossible de vivre sans oublier » et que « tout ce qui est vivant ne peut devenir sain, fort et fécond que dans les limites d’un horizon déterminé » (Nietzsche, « Seconde considération intempestive »). Alors, Kate Moran nous raconte son passé infini et s’en défait pour s’installer dans l’aujourd’hui. Errant devant son public, cet ersatz d’une Marlene Dietrich enfermée dans les lumières sordides d’un parking sanctuaire de ses nuits passées, dérive et sanctifie des messages enfouis jamais échangés avec celui qui n’est plus. Qui est parti. D’abord des chiffres, des lieux, des chambres d’hôtel où l’amour fut fort et des histoires où la tristesse, déjà, déchirait les souvenirs. Puis des gestes. Car « les gestes ont leur histoire ». Des courses nues, des chutes infernales, des embrassades inoubliables. Et enfin tout jeter. Tout jeter, vite et fort. Des souvenirs et une vie comme autant de mégots mal éteints sur les rails et sous les roues du train de ceux qui un jour aussi se sont jetés avec leurs histoires. Pour « se libérer soi-même ». Alors oui. Il y a beaucoup de brouilles et de brumes, d’ennui et d’artefacts inutiles. Oui, « Rose poussière », Jean-Jacques Schuhl, Bertrand Bonello aux platines et Dries Van Noten aux ciseaux sont de trop et participent à l’impression d’un spectacle pour ceux qui savent. Mais on s’en fout. On s’en fout parce que si tout est complaisant, c’est magnifique et utile. Magnifique quand, enfin libérée des mots non dits, l’amoureuse accepte l’indestructible tristesse du temps qui passe (« Construis sur mes os les fondations de ta nouvelle maison… Alors, tu marcheras sur ma voix… qui me survivra », dit-elle à celui qu’elle a aimé). Utile, quand ce faisant elle démontre l’infinie nécessité du théâtre, art que Rebecca Zlotowski magnifie quand elle fait de lui cet outil mystique au service de la guérison et de la compréhension de nos vies.

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

I/O n°118

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