30 novembre 2016

La tentation du ciel

Avant le ciel
Philippe Jamet

Avant le ciel

Philippe Jamet aborde l’intime via l’universel. Qu’espère-t-on avant le ciel ? On ne peut considérer ce point de départ que comme une double utopie, presque pléonastique, car il faut tout à la fois affirmer que ciel il y a et que l’espérance s’est échappée de la boîte de Pandore. Que vouloir aujourd’hui avant l’infini de l’après ? Le chorégraphe n’a peur de rien et s’attaque à cette problématique ontologique avec une désarmante humanité.

Car malgré le socle totalement mystique du projet, c’est une rencontre émouvante avec un autre soi que l’on est invité à vivre. Cette forme poétique pensée comme un diptyque s’articule entre l’image et le corps, l’humanité comme ciment dramaturgique. Tout commence donc par des portraits filmés ; le but ici est de (se) dévoiler dans son environnement et dans une temporalité condensée une parole intime, de se livrer à la caméra et aux spectateurs. De cet enchaînement de morceaux de vie, on garde longtemps une saveur singulière, un peu comme si, dans le rôle de l’analyste, on recevait silencieux et en empathie les vérités de ces femmes et hommes du quotidien.

L’intelligence et la force de cette séquence résident incontestablement dans l’art du montage, à vif, au cœur du questionnement sans introduction ni détour. Tout semble alors concentrer la force de la proposition dans les interstices plus que dans une quelconque méthode, la recherche d’un continu entre des morceaux qui vont former une constellation dans le ciel des archives, de la documentation, du réel… « Tout montage a bien pour effet de mettre en crise – volontairement ou non – le message qu’il est censé véhiculer… Le montage rend équivoque, improbable voire impossible, toute autorité de message. C’est que, dans un montage, les éléments – images et textes – prennent position au lieu de se constituer en discours et de prendre parti. » Georges Didi-Huberman, grand penseur de l’image, nous éclaire encore : « Pourquoi le matériau issu du montage nous apparaît à ce point subtil, volatil ? Parce qu’il a été détaché de son espace normal, parce qu’il ne cesse de courir, de migrer d’une temporalité à l’autre. Voilà pourquoi le montage relève fondamentalement de ce savoir des survivances et des symptômes, une histoire mélancolique et subtile, endeuillée comme un vent de cendres. Une histoire joyeuse et agencée, enjouée comme une horloge que l’on démonte. »

Il y a en effet dans ce travail quelque chose de l’ordre de la trace. Celle qu’il semble important – voire vital – d’offrir, avant de pouvoir poursuivre sa route. C’est ainsi que le chorégraphe laisse à la Maison de la culture de Bourges, où il a été artiste associé pendant cinq ans, un témoignage du chemin parcouru et des désirs qui ne cessent de l’animer dans ce qui est peut-être son spectacle le plus personnel.

Le deuxième temps, miroir dansé du premier, exprime par les corps des danseurs les mêmes désirs et craintes, aspiration à être plus ou mieux vivant, plus ou mieux ancré dans sa réalité, plus ou mieux lié avec ce qui compte. La réussite artistique du projet tient dans la finesse du propos ; l’important de chacun est différent, les corps sont multiples et les désirs contraires, mais Philippe Jamet fait résonner harmonieusement ces paradoxes et permet ainsi au public d’accueillir les mots et les mouvements de l’autre avec bienveillance et ouverture. Cette proposition entre prière et exhortation à la vie rend le public heureux.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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