25 janvier 2016

L’amour par cœur

By Heart
Tiago Rodrigues d'après Shakespeare | Tiago Rodrigues

by heart

(c) Magda Bizarro

Trois cageots de livres. Dix chaises. C’est tout ce dont a besoin Tiago Rodrigues pour faire du théâtre. Et quel théâtre. Rarement on a été si émus par un spectacle visiblement fait de bric et de broc, qui renvoie violemment Thomas Jolly dans ses buts en affirmant haut et fort que non, il n’y a pas besoin de budget pharaonique pour parler aux spectateurs.

« By Heart », c’est une déclaration d’amour à la littérature à travers le sonnet 30 de William Shakespeare, mais aussi à la grand-mère de Tiago Rodrigues, Candida, 93 printemps, passeuse de littérature de la famille. On craignait un peu, sur le papier, l’aspect participatif de la chose, la mode étant en ce moment de mettre à mal le spectateur, de le contraindre, de le pousser dans ses retranchements en lui faisant faire n’importe quoi (on ne citera pas de noms, tout le monde comprendra de qui on parle). Rien de tout ça ici. Les dix spectateurs montant sur scène sont volontaires. Et cela change tout. Les regards moqueurs deviennent admiratifs de ceux qui ont osé se lever pour faire partie de l’armée de Tiago Rodrigues, le « peloton 30 », en hommage aux pelotons de Farenheit 451, apprenant des livres par cœur pour ne pas laisser les textes mourir alors qu’on les brûle.

Entre deux vers du sonnet que le peloton apprend par cœur, Tiago Rodrigues retrace la carte de son territoire littéraire, laisse échapper au passage que la littérature peut être politique plus que n’importe quel discours, et raconte l’histoire de sa grand-mère, si émouvante qu’il serait criminel de la dévoiler à ceux qui iront voir la pièce. Dix chaises et son cœur en bandoulière. Voilà les seules armes de Tiago Rodrigues. On a la mauvaise habitude trouver les pièces trop longues, de regarder sa montre en soufflant en silence, et voilà que celle-ci est trop courte. On n’a pas envie que Rodrigues quitte la scène, on voudrait qu’il nous parle encore de sa grand-mère, de Shakespeare, de Steiner et de Pasternak. On voudrait se coucher dans le théâtre et qu’il nous raconte encore de belles histoires. On n’avait pas été aussi émus au théâtre depuis le dernier spectacle de Julien Cottereau.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Audrey Santacroce

La tristesse devrait-elle durer toujours ?

Dans un spectacle qui mêle danse, théorie filmique et histoire d’amour avec autant d’intelligence que d’humour, Daphné Biiga Nwanak et Baudoin Woehl nous montre le pouvoir consolateur de l’art. C’est au détour d’une promenade sur Wikipédia que Daphné Biiga Nwanak et Baudoin Woehl découvre le nom de Maya Deren, réalisatrice,
5 mars 2024

Que la joie vienne

On connaît son travail, et pourtant on ne s’en lasse jamais. Après « Phèdre ! » et « Giselle… », François Gremaud met un point final à sa trilogie consacrée aux figures féminines mythiques de la scène avec « Carmen. ». C’est qu’on croyait bien la connaître, l’Andalouse qui fait chavirer les coeurs, tant on baille
3 novembre 2023

Play, pause, repeat

Parallèlement à « Rituel 5 : la mort » créé en tandem avec Louise Hémon, la metteuse en scène Emilie Rousset continue son travail d’exploration d’archives sonores en solo, qui convoque pêle-mêle Karajan, chef·fes d’Etat, Nina Hagen, et son propre fils. On a coutume de dire, en ricanant plus ou moins jaune
28 novembre 2022

François l’Enchanteur

On ne s’y attendait pas, et probablement que lui non plus. Il a fallu que la vie et ses aléas s’en mêlent pour que François Gremaud, jamais en reste quand il s’agit de prendre les chemins de traverse, rêve en quelques jours « Allegretto », le solo qui remplacera le spectacle initialement
16 octobre 2022

Marche ou crève

Avec sa nouvelle création qui se joue au Théâtre National de Chaillot jusqu’au 1er octobre, Oona Doherty et ses douze interprètes livrent un spectacle brûlant sur fond de fin d’un monde. Ils et elles sont aligné·es en fond de scène, au son du « Concerto numéro 2 en ut mineur » de
28 septembre 2022