21 octobre 2016

La langue et les mains, chronique en terres géorgiennes

Théâtre Gabriadze Tbilissi
Théâtre Gabriadze Tbilissi

Un clocher de guingois, une entrée dans la pénombre, il est des endroits qui ne s’offrent pas si facilement. Mais une fois dans l’antre, l’aura internationale du maître des marionnettes bruisse et ce léger souffle crée un lien émotionnel entre les spectateurs, corps exogènes dans cet environnement feutré et chargé de souvenirs mais aussi déjà familiers du travail – ou du moins en confiance face à l’expérience qui les attend. Il faut dire qu’avant la rencontre (ou les retrouvailles, car « La Bataille de Stalingrad » a été présenté au Festival d’Avignon en 1997 et dans de grandes maisons en France) avec l’univers de Rezo Gabriadze, les propositions géorgiennes avaient de quoi mettre à mal même les plus endurants.

Pour cette 8e édition du Festival international de théâtre de Tbilissi, une des manifestations culturelles les plus importantes du Caucase et des pays de la mer Noire, l’envie de découvrir la vivacité des créations géorgiennes a pris volontiers l’ascendant sur le programme international, qui affichait pourtant fièrement Ostermeier, Suzuki et les Dakh Daughters entre autres.

Choisir l’aventure donc – que l’on imagine facilement légère et exotique – se révèle être fascinant culturellement mais parfois incompréhensible artistiquement. Portées par des compagnies dont on sent dans l’instant la générosité et l’amour de leur art, les représentations oscillent entre plusieurs corpus de références (esthétiques, géographiques, politiques, littéraires) qui rendent leur lecture impossible et noient les intentions pour des yeux en manque d’acculturation (au sens propre également, les surtitres étant insuffisants voire inexistants et le géorgien n’ayant aucune parenté idiomatique avec les langues indo-européennes, la tâche se révéla ardue). Avouons-le, la difficulté a tendance à nous exciter, alors à bas contraintes et conventions, le festival est un espace de liberté où tout s’exprime plus directement, vertus du temps limité et condensé ; à nous donc d’écarter les branches et de nous y frayer un chemin.

S’attacher d’abord au sensible quand l’intellect est contraint à la reddition, se concentrer à recevoir les mélopées et les danses, toujours très présentes sur les plateaux. Oublier les lanières en cuir, les spartiates jusqu’aux cuisses et les corps huilés, qui résonnent comme un porno tourné sur l’Olympe dans les années 1970, jusqu’à l’érection finale de la dague, majestueuse, se déployant sur la scène. Oublier aussi les performances underground avec l’eunuque chantant en passant la serpillière avec son corset à paillettes, les hurlements et les gâteaux sauvagement écrabouillés sur les murs en béton. S’attacher surtout à l’enthousiasme du public, toujours debout, remerciant les acteurs pour le moment partagé, fier d’y être et de participer au rayonnement de son peuple.

Un chiasme pour exprimer l’ambivalence finalement résolue de cette équation, car c’est par la langue et les mains que tout prend vie et sens ; les nuits ne sont pas là pour abriter le sommeil mais la chaleur des discours et le goût du vin que l’on tient ici pour un art millénaire. La table syncrétise les esthétiques et les saveurs, les langues se mêlent sans se comprendre mais avec une envie partagée de faire s’interpénétrer leurs mondes. Table que l’on retrouve au centre de « Prometheus », mis en scène par Data Tavadze, où tous les acteurs ont l’âge de l’indépendance de leur pays et qui devient l’épicentre d’un travail léché et mystique sur le son et les images. Mais ce sont les mains et les maux du marionnettiste Gabriadze qui achèvent d’apprivoiser nos esprits, et c’est par la fable, la poésie et l’émerveillement que tout se termine et que tout s’éclaire.

Se faire manipuler en douceur, en gravité, en force et en rire, se laisser atteindre enfin par la gentillesse des hommes, voilà pourquoi la sagesse populaire aime à dire qu’on ne vient jamais qu’une seule fois en Géorgie.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Marie Sorbier

Bashar Murkus, le mal de père

Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le
25 juillet 2025

Marthaler prend de la hauteur

Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres. Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire
15 juillet 2025

Ali Charhour, un écrin puissant pour les voix des femmes

Trois femmes puissantes. Ça sonne comme un titre de livre à succès, mais le spectacle que propose le chorégraphe libanais n’a rien du page-turner. Les projecteurs braqués sur le public éblouissent alors que tous les spectateurs cherchent encore leur place ; les yeux cramés par trop de lumière, il sera
8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte. Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective
8 juillet 2025

« Les Incrédules » peinent à nous faire croire aux miracles

C’était pourtant un sujet alléchant. Que le théâtre s’empare du mystère des miracles et interroge ceux qui y croient – et ceux qui n’y croient pas – est une matière à spectacle qui promet. Le miracle, par essence indicible, serait-il plus tangible sur un plateau ? Pour le faire advenir, Samuel
7 juillet 2025