21 juillet 2016

L’énigmatique volupté

S/T/R/A/T/E/S Quartet
Bintou Dembélé
S/T/R/A/T/E/S - Chorégraphie : Bintou Dembélé - Danse : Bintou Dembélé et Anne-Marie Van alias Nach - Musique : Charles Amblard - Voix Charlène Andjembé - Création lumière : Cyril Mulon - Son : Vincent Hoppe - Administration Véronique Felenbok et Clara Prigent - Diffusion Florence Bourgeon - Production Compagnie Rualité - Lieu : La Maison des Metallos- Ville : Paris - Le 05 04 2016 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE
S/T/R/A/T/E/S – Photo : Christophe Raynaud de Lage

Une grande et longue standing ovation clôt la représentation. C’est ainsi tous les matins pour ce spectacle estampillé « danse » mais qui pourrait être également « poésie » au sens originel du terme. Entre improvisation et gimmick, un quartet atypique circule à l’intérieur de toutes les danses urbaines.

Bintou Dembélé présente à Avignon une création mûre et savoureuse. Déjà riche d’une tournée internationale, elle nous arrive cristalline et d’une éblouissante pureté. Nous sommes littéralement happés par ce quatuor ou quartet qui nous fait consommer la danse pour ce qu’elle est : la recherche d’une inintelligible beauté. Avec ce « S/T/R/A/T/E/S », titre qui ne fixe aucun contrat, c’est l’ouverture poétique par le mouvement.

Ce spectacle n’a pas peur de s’adresser à notre conscience affective par sa beauté radicale. Son seul aspect esthétique nous comble et apaise les inquiètes inquisitions du spectateur. N’y rien comprendre n’est plus une tare ici, car la Cie Rualité nous invite à profiter du voyage, à traverser, l’âme en suspens, les nombreux paysages qui s’offrent à nous. La pièce ne rechigne pas au multiple par son écriture, une composition éclatée intégrant des expressions chorégraphiques métissées. On les découvre avec émerveillement un peu comme différentes notes d’une fragrance dans cette création calibrée pour un plaisir brut.

Les styles s’égrainent au fur et à mesure que le spectacle se déroule et l’on voit que la sphère d’influence de Bintou Dembélé dépasse de loin les étiquettes dans lesquelles on peut enfermer un artiste. Elle n’est pas hip-hop, pas plus qu’elle n’est modern jazz ou quelque autre dénomination. Il s’agit d’un gigantesque faisceau d’influence et d’un parcours que Bintou Dembélé étale. Éducatrice depuis plusieurs années, la chorégraphe mène des réflexions sur divers sujets de société : les questionnements postcoloniaux, la transmission des mémoires, même les plus douloureuses ou encore le féminisme. Ainsi tente-t-elle toujours de les réinvestir dans son geste créateur.

Tout ce magma éclate et dynamise ce plateau circulaire. Les deux danseuses effectuent des rondes à l’extérieur du cercle et n’y entrent que pour se livrer en solo, en duo, parfois en duel. Ce code que l’on retrouve au hip-hop est aussi celui de la spontanéité d’une bagarre des rues, des réunions spontanées des foules, des procédés chamaniques de guérison, etc. Autant de strates percevables. La musique et le chant, les deux autres composantes du quartet, accompagnent en situation cette exposition des passions, dans tous les sens du terme. Le guitariste vogue du blues au jazz pendant que retentit la voix « gospel sincère et chaude » (MC Solaar).

Tout s’équilibre, tout est grâce, tout fusionne. Le mouvement extrêmement énergique de Nash, la Krump attitude anguleuse et sèche cogne et s’amortit dans la tendre grâce et la rondeur du style de Bintou. Dans les duos face à face, ces deux formes se percutent. De l’impact, une rafraîchissante onde de choc se propage et nous fascine davantage. S’il faut commencer tôt ces journées d’Avignon, c’est pour ce type de spectacle où tout est vrai : la douleur et les larmes, les joies et la résistance.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Ramcy Kabuya

Bruissements de pelles

Torturons-nous l’esprit ! Cherchons quels points communs il peut y avoir entre une pelle, oui une pelle, la vraie, et le désir amoureux, la séduction. On pense automatiquement à l’expression « rouler une pelle », qui en passant n’aurait rien à voir avec l’ustensile du croque-mort. On peut aussi, en ayant l’esprit mal
23 juillet 2016

Sable et désert

La crasse s’est incrustée dans la cuvette, l’une et l’autre ne font plus qu’un. La cuvette, justement, seul élément de décor sur cette scène nue, est un monticule ocre, dégoûtant comme du sang coagulé, exotique comme la terre rouge des documentaires. Non loin gît un corps de femme, une tunique
19 juillet 2016

Tomahawk et pentatonique

Confluence, voilà un mot qui résumerait tout le projet musical de Pura Fé et son groupe. Porté tantôt par le chant habité et transcendantal de la chanteuse américaine, tantôt par les sonorités folk, le spectacle que nous offre Pura Fé confine à une expérience spirituelle. Les exécutions polyphoniques submergent le
17 mars 2016

Rajeunissons mais pas trop !

Le relent marivaudien du titre m’a laissé pensif. Ici pas de danse, mais un opéra-comique bien de chez nous ! L’illustre Favart, l’inégalable Dauvergne, tous deux inconnus de ma personne, nous ont légué cette petite merveille du patrimoine national qui remplit admirablement son office : résister au temps et s’adapter crânement aux
1 décembre 2015

Eun-Me Ahn réveille la mémoire du corps

La chorégraphe Eun-Me Ahn est une habituée des trilogies, forme que prennent la plupart de ses créations, mais aucune des précédentes n’a eu pour titre son propre nom. Avons-nous affaire à une œuvre-manifeste ? Cherche-t‑elle à associer son nom à ce projet ? Le contexte s’y prêterait : au sommet d’une carrière reconnue,
16 octobre 2015