24 juillet 2016

« Les temps sont terribles »

Le débit de pain
Bertolt Brecht | Sylvain Guichard
© Compagnie 21
© Compagnie 21

Elle n’a pas vraiment changée, notre bonne vieille société, depuis la création du Débit de pain en 1929. Sainte économie sans tête, politique sans plus aucune justice à figure humaine. Une pesante macrostructure faite individus broyés sous la coupe d’une machine sociale irrépressible. Il y a celleux qui « montent » et celleux qui sombrent irrémédiablement « vers le bas ». En parfaite parabole, le théâtre rejoue ces terribles lois et en décortique la cruauté.

Le texte de Brecht parle de lui-même, et entre – presque trop – facilement en écho avec notre période contemporaine. C’est dans le parti pris scénique de cette œuvre difficile que réside toute la gageure, et il faut dire que la Compagnie 21 relève le défi avec talent. Si la troupe n’en est qu’à son premier coup d’essai, ce spectacle, mené avec une grande énergie, regorge de petites merveilles. Le jeu franc des acteurs-trices, très à l’écoute les uns des autres, est convaincant et prend à bras le corps les interrogations et l’esthétique propres à l’auteur allemand.

Parité sur le plateau, inégalité du sort qui frappe pourtant chacun-e sans distinction. Sylvain Guichard réussit à concilier réalisme et symbolisme ; l’intelligence de sa mise en scène permet, avec une certaine économie de moyens, de moduler à l’envie l’espace et ce qu’il met en jeu en terme de fraction sociale. On navigue ainsi tranquillement à travers l’ensemble des personnages qui naissent dans le seul port d’un vêtement. En se distinguant ainsi facilement les un-e-s des autres, les acteurs-trices mettent ainsi en relief la vanité des codes sociaux qui distinguent les forces en présence.

Dans ce petit microcosme où se rejoue le tragique d’une société aux règles vénéneuses, chacun subit. Et comment protester ? Le pain qui nourrit les bouches affamées, précieux trésor issu d’un dur labeur, peut-il devenir le pavé contestataire qui fera tomber les « géants » ? Dans ce cérémonial au ton acide, le spectateur aura le choix : engager le geste contestataire ou garder (l’insupportable) silence.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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