Le Bataclan, la boîte gay d’Orlando, la terrasse de Tel-Aviv, et tous les théâtres du monde où, dorénavant, la démarche du spectateur sera entachée de menace. Là, et dans tout lieu de culture, de rassemblement, où surgit la potentialité de l’attentat. Vigipirate, les fouilles, sacs et manteaux ouverts, sas de sécurité. Appareils à déceler le métal, affichettes préparatoires en cas d’attaque. La menace est là, tout le temps. L’espace culturel, nouveauté de ce siècle plein de nouveautés, se trouve transformé en cible potentielle de l’assassin suicidaire. Que l’on danse, chante, dessine, boive, il tire dans le tas et saute avec. C’est devenu possible, sans être probable ni prévisible. Les signes que la menace pèse se multiplient, lieu alternatif ou théâtre national. Et le spectateur qui se rend au théâtre dans une démarche qui n’appartient qu’à lui, pour un voyage qu’il fera seul avec les autres, s’inscrit déjà dans un effort contraire aux desseins de la barbarie. Il va contre, c’est un effort nouveau. Il s’oppose à la terreur imposée, avec plus ou moins de volonté, de lucidité. Mais personne ne fait abstraction du contexte qui fait du rendez-vous artistique une mise en danger. C’est un nouvel élan qui influe nécessairement sur le geste même des créateurs et des programmateurs. Déjà, c’est en cours, c’est tout un monde qui va jaillir de cette nouvelle façon de poser un pied devant l’autre pour se tenir debout et avancer. Un nouveau genre, une autre nécessité vitale de se retrouver là, ensemble, spectateurs et artistes, opposés aux injonctions mortelles énoncées par quelques connards à qui une sortie scolaire en milieu culturel n’aurait pas fait de mal. Pas question de parler d’un quelconque acte militant, engagé : aucune audace à braver le portique de sécurité. Mais il y a ce changement de musique dans les pas qui franchissent le seuil. La réunion humaine et citoyenne tourne son autre tournure, plus nécessaire, plus essentielle. On l’avait peut-être oublié, on ne le peut plus. Contre l’ignorance, la peur et la haine, on avance, plus déterminé que jamais, on y va, on veut pouvoir dire qu’ils ont bien raté leur coup.
7 juillet 2016
Lettre à un lieu théâtral : la boîte gay d’Orlando
I/O n°118
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