26 septembre 2016

«  L’homme ne peut créer que sur des souvenirs »

Avidya – L’Auberge de l’obscurité
© Shinsuke Sugino
© Shinsuke Sugino

« L’homme ne peut créer que sur des souvenirs », affirme péremptoirement Kurô Tanino lorsqu’on l’interroge sur l’origine de sa pièce fascinante d’ambiguïté « Avidya – L’Auberge de l’obscurité », jouée à la Maison de la culture du Japon à Paris, à l’initiative de la très inspirée conseillère artistique de cette institution, Aya Soejima.

Né dans une famille de psychiatres de père en fils (grands-parents, parents, frère), Kurô Tanino est élevé par sa grand-mère. Quand elle tombe malade, afin de se rapprocher d’elle, il choisit d’habiter une auberge entre Tokyo, où il travaille, et le domicile de sa grand-mère, dans son village natal. À chacun de ses voyages, il constate la lente disparition de la campagne japonaise, due à la prochaine construction du Shinkansen et même à la modification du langage des habitants, qui décident d’adopter le langage des Tokyoïtes en anticipant un afflux de touristes grâce à la nouvelle desserte ferroviaire. Cette auberge et la prise de conscience de la fin d’une époque sont en partie à l’origine de la pièce, née de la volonté de l’auteur de témoigner, de « ramasser les dernières étincelles (de cette époque) et d’injecter cette beauté dans le théâtre ».

En partie seulement, car cette pièce est aussi née d’un questionnement. Alors que Tanino travaille depuis plusieurs années avec l’acteur Mame Yamada, atteint de nanisme, il dit ne rien connaître de la vie de ce dernier. Il s’interroge alors sur ce que pourrait être le fils de cet acteur. Naît ainsi ce couple étrange du père marionnettiste et de son fils, de taille normale mais au comportement bizarre laissant supposer un léger trouble mental. L’influence de la psychiatrie n’est pas loin, puisque Tanino, qui a lui-même embrassé cette carrière avant de s’orienter vers le théâtre, dissèque la psychologie de chacun de ses personnages. Cette volonté de témoigner conduit aussi Tanino à importer le décor de sa pièce du Japon, afin d’être fidèle à son souvenir, dans un Japon habitué à « jeter facilement, et avec cruauté, sans regret ».

La précision de l’auteur se révèle aussi dans le choix des accessoires. Afin que les acteurs se sentent comme chez eux dans cette auberge, il a demandé à chacun d’entre eux d’apporter des objets personnels qui font ainsi partie du décor. En ce qui concerne la marionnette, il s’agit d’un homme difforme appelé « homonculus », créé par le neurologue canadien Wilder Penfield. Ce dernier a montré en 1950, dans l’unité de neurophysiologie du Royal Victoria Hospital de Montréal, que si l’on proportionne un homme d’après l’importance de ses centres de commande, on obtient une sorte de gnome dont la bouche et les mains sont particulièrement développées, car ces zones sont dotées de très nombreux récepteurs sensoriels et par conséquent occupent une part plus importante de la surface corticale. Pour Tanino, cet être difforme illustre aussi le fait que le handicap aiguise toujours un sens. S’agissant précisément de la marionnette, l’excitation, la joie d’être présent sont symbolisées par un phallus énorme, ajouté subrepticement lors de la dernière scène de la pièce. « Si les spectateurs apprécient ce spectacle cruel et morbide de la disparition d’une culture, ce sera inquiétant », ajoute Kurô Tanino, comme un clin d’œil à Duchamp, qui lui a donné sa vision de l’art contemporain.

Avec une touche d’humour, Tanino conclut sur l’importance de la nourriture : ses acteurs sont capables de traverser Paris pour un gâteau ! « J’adore la cuisine française, et pour moi une équipe qui mange bien est une équipe heureuse. »

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de André Farache

A vaincre sans péril….

« Le Triomphe de l’Amour » aux Bouffes du Nord, mis en scène par Denis Podalydès, aurait pu (dû) être un moment sublime de théâtre. Il aurait fallu pour cela un peu plus d’audace, faute de quoi – grâce au texte de Marivaux servi par d’excellents acteurs – le sentiment qui domine
31 mars 2020

Médéa la noire

Alima Hamel et Aurelien Bory ont choisi le noir pour raconter la vie de l’artiste franco-algérienne. Noirs les coups du père dessinés sur la peau. Noires les années de dictature algérienne qui assassinera la sœur adorée. Noire Médéa, petite ville des montagnes algériennes qui dévore ses enfants, dont la carte
12 mars 2020

Biennale d’art flamenco : un battement universel

« La distance dans l’espace et dans le temps n’a pas de prise.  Il existe beaucoup de forme d’expression mais un seul battement universel. » Cette déclaration de la danseuse Eva Yerbabuena résume l’essence de la quatrième édition de la Biennale d’art flamenco de Chaillot. Le flamenco est un art,
11 mars 2020

Phèdre et la violence de l’indicible

Dire l’indicible ? Alors que Phèdre est souvent présentée comme la tragédie née du « désir qui emporte tout », la mise en scène brillante de Brigitte Jaques- Wajeman, moderne et minimaliste, et le jeu parfait des comédiens (sans l’emphase classique), font ressortir un autre aspect du texte sublime de
6 février 2020

La Mécanique des femmes

Avec « Kaoriptease », performance chorégraphique mêlant musique (avec le « sexophoniste » Peter Corser), chants (mélodieuse « chanson des patates douces », goût du premier baiser de l’artiste) et dialogue avec le public (jeu de questions et réponses très libérées), Kaori Ito a souhaité partager son histoire sexuelle avec le public. L’artiste japonaise parle ainsi
17 décembre 2019