8 mars 2016

« La Mer » : l’humour grinçant et social d’Edward Bond

La Mer
Edward Bond | Jérôme Hankins (trad.) | Alain Françon
DR
DR

Consacrant l’entrée d’Edward Bond au répertoire de la Comédie française, « La Mer » (écrite en 1971-72)  est, selon son propre sous-titre, une comédie. Mais comme les autres pièces du dramaturge anglais, c’est aussi une grande tragédie sociale marquée par la mort. La mise en scène d’Alain Françon est celle d’un spectacle de troupe classique mais juste, et surtout très drôle.

Tout commence par une tempête et une noyade. 1907 : sur une plage du Suffolk, incapables d’aider Willy (Jérémy Lopez) à sauver son ami Colin, errent Evens, un vieil ermite ivrogne, et Hatch, un tapissier paranoïaque. Triste humanité ! Ce point de départ n’est qu’un prétexte, car « La Mer » déroule, implacablement, sa présentation tragicomique d’une société de classes exsangue, à la tête de laquelle trône la grande bourgeoise Louise Rafi. Interprété avec magnificence par Cécile Brune, le rôle est la clé de voûte de la pièce : que ce soit chez elle ou en ville, Mrs Rafi orchestre les humiliations qu’elle fait subir à tous les autres (la scène des répétitions d’un spectacle amateur inspiré d’Orphée est à cet égard un petit bijou de drôlerie).

La pièce de Bond est avant tout un brocard sur la résignation et l’enfermement. La mer, depuis les premiers mythes grecs, en passant par « La Tempête » de Shakespeare, est à la fois le lieu de l’évasion et de la réclusion ; l’adjuvant au voyage et la barrière infranchissable. L’enfermement n’est pas seulement géographique : en ces années qui présagent l’arrivée imminente de la guerre et du désastre, la vieille Europe convulsionne et tremble sur ses fondements sociaux et psychiques. Hatch (Hervé Pierre), personnage complexe dont il fallait aborder le délabrement progressif avec subtilité (pari réussi), est symptomatique de la folie, germée sur l’humiliation, qui s’emparera des grandes figures maléfiques du siècle. Bond en parle d’ailleurs, dans une interview, comme d’un « concept hitlérien ».

Devant ce propos complexe à représenter, Françon au Français offre une approche scénique tout à fait conventionnelle, mais qui ne sombre pourtant pas, à l’exception d’une ou deux séquences plus faibles et de longuets interludes entre deux scènes, dans la platitude ou les clichés qu’on aurait pu craindre. Grand familier de l’œuvre de Bond dont il a déjà monté une douzaine de pièces, il a choisi d’accentuer les aspérités burlesques de « La Mer », et son humour noir et cruel à l’anglaise qui l’apparente à certains moments cinématographiques d’un Stephen Frears ou d’un Danny Boyle. Il a aussi opté, avec Jacques Gabel, pour une scénographie alternant naturalisme de l’intérieur bourgeois et symbolisme du bord de mer figuré en vidéo.

A la fin de la pièce, l’octogénaire Evens déclare à Willy : « Go away. You won’t find any more answers here… Remember, I’ve told you these things so that you won’t despair. But you must still change the world. » On a parfois reproché au théâtre de Bond la volonté parfois trop démonstrative d’une praxis politique, mais elle repose ici sur la constatation que, pour changer le monde, il faut déjà se changer soi-même. Et ce n’est sans doute pas tant le petit couple d’amoureux fragiles, Willy et Rose, sur lequel on peut faire reposer cette promesse. Mais plutôt sur Hollarcut, peut-être le personnage le plus proche de l’auteur : plus encore qu’Evens, philosophe alcoolique figé sur sa plage, il est celui qui résiste, fidèle à sa dignité, qui insiste pour qu’on l’appelle désormais « Monsieur » – et que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres pièces de Bond.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025