19 mai 2016

Une nuit plus belle que nos jours

Natten
Marten Spangberg | Mårten Spångberg
© Mårten Spångberg
© Mårten Spångberg

Par-delà le bien et le mal, mais surtout au cœur de ce que nos nuits peuvent avoir de plus fracassant, doux et perturbant ; de plus contradictoire. Parce que oui, pendant 7 h 30 et en temps réel, Mårten Spångberg embarque avec talent ses danseurs et ce public dans un ballet séquencé au plus proche des cauchemars, des rêves et des langueurs ontologiques de leurs sommeils. Tour à tour sexuelle quand la lumière s’éteint et que les performeurs se perdent dans leurs jouissances solitaires, cauchemardesque quand les vibrations des basses éclatent nos oreilles et tremblent nos yeux, langoureuse quand ces corps pleins de la chair de nos souffrances se frottent et s’étreignent ; la nuit du théoricien suédois, jamais fausse, est toujours sublime.

Alors que l’usure sensuelle des corps dans la durée et la répétition, le recours aux artefacts d’un monde éprouvé et la lenteur du développement dramaturgique appellent sans cesse à une comparaison avec l’iconique plasticien Jan Fabre, l’identité du chorégraphe suédois est à la fois bien moins forte et nettement plus affirmée qu’il n’y paraît. Éloignant la performativité de l’expérience de l’idée de performance artistique, Spångberg s’oppose à toute la néotrashitude branchée du Flamand et s’installe dans les rangs d’une tradition chorégraphique multiséculaire. C’est donc plutôt du côté de sa vision thérapeutique de l’art et des artistes qu’il faut chercher en lui ce que les performeurs d’aujourd’hui n’ont pas toujours, et ce qui fait de ce spectacle une cellule suspendue hors du temps. À voir les corps de ces danseurs se mouvoir au milieu des nôtres et créer de facto un ensemble où personne ne partage rien d’autre qu’une communauté d’espace, de temps et peut-être de douleurs, il apparaît qu’ici c’est la recherche d’une rédemption par l’art qui serait à l’œuvre. Allégorie magnifique de cette conception : cet homme livide qui entre sur scène et y dépose des sacs qu’on imagine remplis de malheurs passés, devenus lointains souvenirs au fil de la représentation.

Rédemption par l’art, donc, mais qui ne pourrait être sans l’expérience de spectateur, indissociable de l’œuvre présentée. Ici, sur ce sol cotonneux de nos inconscients, plane sept heures durant le sentiment de vivre, collectivement, une expérience hors du commun ; hors du temps. Au fil des heures, les âmes se détendent et les corps lâchent, jusqu’à sombrer dans un profond sommeil communautaire et confiant, qui assure s’il en était besoin de la possibilité d’être ensemble sans avoir peur. En tout cas, ce n’est pas cet homme de soixante ans, effondré de fatigue au milieu de la salle et babillant comme un enfant, le visage reposé sur les affaires laissées là par une des danseuses, qui dira le contraire.

Voilà, c’est donc trois fois rien et cependant monstrueusement grand. C’est un spectacle où rien ne se passe, où rien n’est dit, mais où tout est pourtant montré, puisque ce « tout » tient dans le ressenti et la puissance intrinsèque du geste artistique quand il s’inscrit dans un temps présent, vécu et éprouvé par le spectateur. C’est alors effroyablement intelligent. Ce d’autant qu’au milieu de la brume des espoirs flotte la conscience de l’artiste, qui explique ainsi la volonté de son geste : « For in the deepest obscurity there is neither then or later, there is only now and all the time. »

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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