30 novembre 2016

La perspective brisée de saint Antoine

Santo António
João Pedro Rodriguez | João Rui Guerra da Mata
2hdpresse4
© Epicentre Films

Quatre murs d’une petite salle carrée sur lesquels sont projetées des images, celles d’un film conçu autour de la figure de saint Antoine de Padoue. Autant dire rien, dans ce dispositif à la fois sobre et classique, qui puisse véritablement étonner. Quelque chose pourtant saisit notre regard et le perturbe : ce sont ces images – quasi exclusivement des prises de vues plongeantes – dont la projection en hauteur impose au spectateur, contraint de lever les yeux, une perception en contre-plongée. C’est donc d’une vision proprement contradictoire que nous faisons l’expérience, comme si nous regardions le ciel pour être immédiatement renvoyés à la terre. Ainsi est-ce sur l’indistinction des contraires que l’installation repose : plongée et contre-plongée perçues d’un même mouvement, projection circulaire sur un espace quadrangulaire, douceur de la ligne courbe et brisure de la ligne droite. C’est donc une géométrie de l’impossible, ou une perspective brisée, qui se déploie devant nous, à l’image du chemin qu’empruntent les jeunes gens du film en une dispersion étoilée depuis le centre de la ville. Sont-ce des âmes en errance ou les évangélisateurs d’une mission inconnue ? Les deux à la fois probablement, à l’instar de saint Antoine, pour qui le périple de foi est aussi une déambulation d’égaré. Saint Antoine, patron de Portugal, au nom brandi par tous les océans au temps de la grandeur ; saint Antoine, patron des marins et des objets perdus, des épaves et des amoureux aussi. Non pas l’un ou l’autre donc, mais l’un et l’autre, le symbole de répression et d’émancipation, la conquête du monde et la perte de soi, la plongée et la contre-plongée, la ligne courbe et la ligne droite.

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