11 mai 2016

Philippe Quesne, la taupe pour guide

La Nuit des taupes
Philippe Quesne
(c) Martin Argyroglo
(c) Martin Argyroglo

Invité pour la première fois au Kunsten, Philippe Quesne y déploie un monde allégorique et caverneux peuplé de taupes géantes dans un projet à double facette : « Welcome to Caveland! »

De New York à Tokyo, Philippe Quesne figure parmi les rares artistes français à se produire aussi régulièrement sur la scène internationale et a souvent présenté ses pièces en Belgique, contrée devenue une fidèle de son travail. « À l’échelle de ce petit pays, il y a un réel intérêt pour la singularité et la diversité des créateurs et auteurs de spectacles, pour leurs démarches et les différentes formes qu’ils inventent dans toutes les disciplines confondues. » L’artiste plasticien, auteur et metteur en scène se nourrit de la perméabilité des genres et y trouve une réponse probante à la nécessité de revitaliser un paysage théâtral parfois moribond. « Ici, on n’est pas confronté à la pénible question des catégories qui pèsent sur le théâtre français. Un peu comme à Berlin, le public belge est jeune, très mélangé et ouvert. Le Kunsten est emblématique de cela dans la mesure où il a toujours été un endroit curieux du monde. »

Philippe Quesne propose à Bruxelles un projet protéiforme composé de sa nouvelle création, « La Nuit des taupes », présentée au Kaaitheater, et d’une installation, « Welcome to Caveland! », issue du même univers esthétique. Pensées comme les deux facettes d’une même médaille, la pièce et l’installation s’inscrivent dans une grande thématique autour du souterrain, avec la mise en place d’un dispositif gonflable représentant une grotte en plastique noir, « un peu comme le ventre d’une baleine ou le fond d’une caverne minimaliste, une sorte d’abri précaire et néanmoins indispensable ». De nombreux artistes et penseurs l’animeront. « Leur univers est habité de présences inhérentes aux cavernes et développe, de manière onirique et plastique, les notions de territoire et d’utopie que j’aime explorer. »

Depuis une dizaine d’années, le fondateur de la compagnie Vivarium Studio et actuel directeur du théâtre Nanterre-Amandiers se fait entomologiste et construit des petits mondes insolites et fragiles. « Mes microcosmes reposent sur une joie de vivre teintée de mélancolie. Ils sont soumis à la menace de la catastrophe, et ils apprennent à dompter cette menace en perdant leur insouciance. » Cette fois, il met en scène la vie des taupes. « C’est un animal extrêmement sensible et solitaire. Aveugle et peu sociable, elle se replie et pressent tout. Avec ses capteurs sensoriels, elle renifle, repère, alerte, comme un espion. Elle a ce pouvoir intuitif de présager du danger et d’aller contre. » De quel monde la taupe est-elle l’allégorie ?

Par un habile jeu de correspondances qu’il affectionne, Philippe Quesne commence son spectacle là où il avait laissé le précédent : la taupe figurait déjà dans « Swamp Club », qui relatait la vie d’un centre d’art perdu dans un marécage devant lutter contre sa possible destruction. « J’ai écrit cette pièce pour parler de l’artiste en résidence et en résistance. Je vois dans la taupe une bonne métaphore de cette figure qui doit apprendre à se défendre et à trouver ses voies singulières. Creuser son terrier, chercher son monde et ses excroissances de reproduction de terre et de matériaux comme dans un écosystème… C’est bien la condition de l’artiste aujourd’hui. »

Avec ses acteurs-taupes-musiciens, Quesne veut donner corps à l’organicité et à la réflexivité de la vie animale : « Je pense, comme beaucoup d’artistes, qu’il n’est plus suffisant d’observer le monde via le regard des humains. Une identification humaine n’est pas le seul moyen d’appréhender le monde. L’homme n’a d’ailleurs pas toujours été un guide pertinent, surtout ces derniers temps. Décaler le regard, comme disent l’anthropocène et Bruno Latour, se mettre à la place d’une plante, d’un rocher par exemple ; pourquoi pas d’une taupe… J’ai envie de repartir aux origines. Comme la taupe, je m’engouffre, m’enfouis pour comprendre. Comme dans un purgatoire social et esthétique, la caverne est un endroit de réflexion, de poésie, d’émotion. Il me faut descendre dans les profondeurs pour comprendre d’où on vient et où on va. »

Parce qu’il faut continuer à rêver d’utopie sur le plateau, Quesne y déploie un grand tableau vivant qui se débarrasse de l’humain pour mieux observer l’humanité.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Christophe Candoni

Un drame populaire et politique

De retour à l’Opéra Bastille vingt ans après sa création, et en dépit d’un contexte pandémique qui menace chacune de ses représentations, la production mise en scène par Andrei Serban de « La Khovantchina » de Modeste Moussorgski flamboie de beauté. Une succession de tableaux grandioses riches en décors et en mouvements
10 février 2022

Une sourde force d’opposition

Dans une forme à la fois minimale et tapageuse, Laurent Sauvage fait puissamment résonner les mots du jeune Paul Nizan, humaniste révolté et éclairé, d’une évidente actualité. C’est avec le ton grave et velouté qu’on lui connaît, avec une fausse nonchalance qui ne dissimule en rien la précision et la
5 février 2022

Au palais de Tokyo, à l’endroit de l’envers

Au palais de Tokyo, la plasticienne Ulla von Brandenburg propose une vaste installation conçue comme un opéra découpé en actes qui multiplie les ouvertures et les perspectives. Empreinte d’une très forte théâtralité, l’œuvre casse le quatrième mur et métaphorise le désir de passage, de mutation d’une communauté. Matière première d’une
1 mars 2020

Un petit délice théâtral

En programmant la pièce « Avec gratitude, je me délecte de votre thé », conçue par l’auteure et metteure en scène Hiroko Takai, la maison du Japon à Paris fait partager au public un moment tout à fait singulier, à la fois bref, drôle et doux, qui combine astucieusement plaisir théâtral, apprentissage
4 novembre 2019

Bacon : la chair crue et criante

Le Centre Pompidou consacre une exposition aux deux dernières décennies de Francis Bacon en présentant une riche production picturale couvrant la période 1971-1992, mise en relation avec les lectures électives du peintre. Eschyle, Nietzsche, Eliot, Leiris, Conrad, Bataille se proposent comme autant de figures inspiratrices et totalement révélatrices du penchant
16 septembre 2019