17 novembre 2016

Pierre-Yves Macé : « Une tendresse pour les sons lo-fi »

Angelus Novus
© Vincent Pontet
© Vincent Pontet

Musicien autodidacte né en 1980, Pierre-Yves Macé est un invité récurrent du Festival d’automne, avec une monographie en 2012 (version embryonnaire de « Song Recycle ») et en 2014 une commande d’une pièce pour chœur d’enfants, violoncelle et alto, « Ambidextre ». Familier du travail pour la scène, dont la « Suite no 2 » de Joris Lacoste, Pierre-Yves a créé la musique originale d’« Angelus Novus ».

Comment en es-tu venu à travailler avec Sylvain Creuzevault ?
 Je ne connaissais pas du tout son travail, et c’est le festival qui nous a mis en relation au moment du « Capital et son singe » en 2014. On a vite compris qu’on partageait pas mal de références intellectuelles, notamment Walter Benjamin, autour duquel j’avais composé l’album « Passagenweg » en 2009… À l’époque, Creuzevault ne savait pas sur quoi allait porter son nouveau spectacle, et Benjamin était au centre de nos discussions. On a même un temps envisagé un projet sur ce dernier.

Comment a débuté le travail opératique de « Kind des Faust » ?
 Creuzevault a très vite envisagé d’introduire dans le spectacle un personnage de compositeur, et d’intégrer une séquence d’opéra qui constitue une mise en abyme. Le travail est donc intervenu très en amont de sa création, car Creuzevault a dû commencer par écrire le livret, en français, puis le faire traduire en allemand. Nous avons finalement opté pour la version allemande, notamment parce que le surtitrage crée une distance intéressante avec le sens du texte. J’ai reçu le livret au printemps dernier, l’écriture s’est faite en juin-juillet, et l’enregistrement en août. J’ai accompagné la troupe une bonne partie du temps dans sa résidence à la Fonderie, au Mans, j’écrivais l’opéra en parallèle pendant qu’ils travaillaient au plateau.

As-tu reçu une sorte de cahier des charges ?
 J’ai été très libre, en particulier sur la partie instrumentale. J’ai écrit une partition pour trio à cordes (interprétée par le Trio Sésame) que j’ai complétée par des fragments électroniques, créés dans mon home studio. Par exemple, au moment de l’entrée des personnages de Faust (père et mère), j’ai utilisé des samples très déformés de l’opéra de Gounod, comme pour figurer un monde ancien qui resurgit de façon grimaçante. En musique concrète, je suis particulièrement sensible au travail de Michel Chion, sa tendresse pour les sons lo-fi, et la nostalgie qu’ils peuvent porter…

Et quid des voix ? 
Nous avions défini en amont quelques principes. Nous voulions que le Diable soit interprété par deux chanteurs. Traditionnellement, il est chanté par une voix de basse ou de baryton-basse (Laurent Bourdeaux), et on y a mêlé une partie de contre-ténor (Léo-Antonin Lutinier). La stricte synchronie des deux voix crée une « diphonie » étrange. À l’inverse, pour les personnages Faust père et mère, on a décidé que ce serait le même chanteur (Vincent Lièvre-Picard), mais que l’une des deux voix serait modifiée électroniquement. Le personnage de l’enfant est, comme souvent, chanté par une voix de soprano (Juliette de Massy).

Tous les chants sont donc du play-back ? Le spectateur a parfois un doute là-dessus.
Oui, toutes les voix ont été enregistrées. Mais l’illusion demeure, car les haut-parleurs sont placés tout près des personnages présents sur scène…

Et tu t’es chargé du reste de la création musicale de la pièce ? Notamment le « lied rimbaldien » ?
 Oui, j’ai tout composé, mis à part les éléments d’illustration sonore (bruits d’oiseaux, d’orage…) réalisés par Michael Schaller. En effet, le chœur final à partir du poème « Qu’est-ce pour nous, mon cœur » a représenté un travail assez conséquent. Dans l’écriture, j’ai dû veiller à ne pas intégrer trop de difficultés techniques : c’est vraiment du « sur-mesure » pour la troupe. Une fois la partition écrite, nous l’avons travaillée patiemment (mais joyeusement) avec les acteurs au cours de la résidence. C’était comme un rituel du matin : une séance d’une heure de chant avant de commencer le travail sur le plateau. Nous avons également beaucoup travaillé sur une introduction sonore que nous appelions « Déconcert », une partition de bruits d’ennui (bâillements, soupirs, râles…) interprétée par les acteurs sur scène. Elle a été supprimée après les premières représentations au TNS.

Et tes projets pour les mois à venir ?
 Il y a d’abord la reprise du cycle « Song Recycle », recueil de chansons élaborées à partir d’enregistrements a cappella d’amateurs sur YouTube. Cela peut aller de l’« Ave Maria » de Schubert à du Britney Spears, et souvent des tubes d’aujourd’hui que je ne connais absolument pas ! Je travaille ces sources en cut up pour en tirer une nouvelle partie vocale, que j’harmonise ensuite au piano. Il y aura sur scène un pianiste (Denis Chouillet) et un haut-parleur, dans un dispositif similaire à celui d’« Angelus Novus ». J’ai également deux commandes de l’Orchestre de chambre de Paris, dont une en collaboration avec le chœur Les Cris de Paris, ainsi que la poursuite du travail avec Joris Lacoste sur la « Suite no 3 », qui sera créée en mai au Kunsten à Bruxelles.

« Accords et Accrocs / Song Recycle / Miniatures », programmé dans le cadre du Festival d’automne à l’Espace Pierre Cardin le 5 décembre 2016.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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