21 juillet 2016

« Déambule » : poétique de la flânerie

 Après une semaine intense à Avignon, voilà que I/O me parachute en Haute-Savoie. Ma mission (et je l’accepte) : découvrir pour la gazette et ses lecteurs ce qui est en train de se jouer à la 1re édition de Déambule-Festival des paysages, organisée par Bonlieu scène nationale d’Annecy. On y réinvente tout en douceur notre façon d’être ensemble dans la rue, en parsemant l’espace publique d’œuvres et d’idées nouvelles.

© William Pestrimaux
© William Pestrimaux

Les habitants d’Annecy voient leur environnement fleurir du haut de leurs fenêtres. En bas, des installations bucoliques poussent entre les trottoirs et les espaces verts, et de la musique accompagne le chant des oiseaux. Alors, pris d’une envie incontrôlable de se mélanger, les Annéciens sortent de chez eux. Cette promenade durera deux semaines. Les journées d’ouverture (9 juillet) et de clôture (23 juillet), temps forts qui proposent spectacles, illuminations et concerts, sont comme les portes d’entrée et de sortie d’un dédale à explorer dans la ville. Entre le départ et l’arrivée de cet itinéraire sinueux, les rendez-vous nocturnes et les escapades sont les veilleuses qui ne laissent jamais la lumière du festival s’éteindre. Je commence mon périple par l’une d’entre elles.

Me voilà du côté de Thônes, au pied de la Tournette. Après 20 minutes de marche dans la forêt silencieuse, le panorama des Alpes se dessine. Magique. René des Ânes nous accueille chez lui. Il me sert une assiette de beignets de pommes de terre à l’ail des ours, sa spécialité. Le duo Nadara, violon et accordéon, joue de la musique tzigane. Autour de moi, les gens discutent, semblent tous se connaître, venant pourtant d’horizons différents. On parle de la montagne, des ânes, du bois du chalet qui a quatre cents ans. On sort la vipérine (gloups ! Il est 14 heures), et entre deux fous rires on presse Salvador Garcia, le charismatique directeur de Bonlieu, de découper un énorme jambon sec avec un couteau qui a tout l’air d’un sabre. Le ton est donné : ce festival est un accélérateur de convivialité.

De retour à Annecy, j’arpente le circuit et contemple les installations réalisées par les plasticiens avec l’aide de l’équipe technique du théâtre et le service Paysage, Biodiversité, Espaces verts de la ville. Je croise des cabanes en haut des pins, abris utopiques des populations futures ; des plantes grimpantes s’éparpillent le long des fils qui relient les fenêtres d’une rue piétonne ; un jardin aquatique filtre les eaux du Thiou, jonché de parapluies jaunes qui flottent comme autant de nénuphars acidulés. Chaque installation côtoie une estrade où il est bon de s’attarder pour écouter des musiciens. Passionné par cette poétique de la flânerie, je traverse le tunnel des Amours, composé de 250 bambous, et j’arrive au Haras. Des centaines de personnes y sont rassemblées pour un pique-nique géant sur la Grande Table d’Alexander Römer, longue de 150 mètres. Les enfants jouent et découvrent à quel point l’eau est précieuse avec l’installation Court Circuit des Gens nouveaux. Le soir tombe. Les gens mangent, boivent et discutent des œuvres. Je m’arrête pour me joindre à eux. Ils m’accueillent. Un champ de coquelicots lumineux scintille au son du violoncelle.

Plus tard, Salvador Garcia tient à ce que je visite les récents équipements du théâtre, qui s’était déplacé au Haras le temps des travaux. Un outil formidable, capable d’accueillir les spectacles les plus imposants comme les formes les plus pointues. La programmation est ambitieuse et la part belle est faite à la création contemporaine. « Mais tout ce qui est proposé à l’extérieur n’a de sens que parce que cette maison existe et que ses murs et ses soutiens sont solides, me confie-t-il. C’est ce qui nous donne la liberté d’entrer en empathie avec la ville. »

Déambule-Festival des paysages saison 1 est une belle prouesse. Quelque chose de rare et précieux est en train de germer dans le cœur de ses habitants. Et le jardinier s’appelle Bonlieu.

Déambule, au Haras et dans les rues d’Annecy. Rendez-vous le samedi 23 juillet pour la fête finale de clôture.

Julien Avril

Julien Avril

Julien Avril est auteur, metteur en scène et dramaturge. Diplômé du Master Professionnel de mise en scène et dramaturgie de l'Université de Nanterre, il a fondé en 2005 la Cie Enascor avec laquelle il a d'abord créé trois pièces pour la jeunesse. En 2017 il crée sa pièce de théâtre documentaire L'Atome au Liberté à Toulon. Avec le soutien de La Chartreuse-CNES, il travaille en ce moment à l'écriture de sa nouvelle pièce A la Mélancolie dans laquelle il explore les méandres de la paternité à l'ombre du Titan Cronos. Comme dramaturge, il collabore avec Roland Auzet (Cie Act-Opus), Moïse Touré (Cie Les Inachevés), Philippe Minyana, ou encore Céline Schaeffer. Avec la Compagnie Enascor, il est actuellement artiste en résidence à l'ENS - Paris Saclay.

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