11 avril 2016

Pulse

Réparer les vivants
Maylis de Kerangal | Sylvain Maurice (adapt.) | Nicolas Laurent | Sylvain Maurice
© E. Carecchio
© E. Carecchio

Du récit de la mort de Simon naît l’inexorable vie.

D’abord, celle qui se cache dans les vagues sensorielles du texte dont le flux et le reflux lèchent l’âme du spectateur. Depuis l’adrénaline des surfeurs plongés dans le remous des vagues de l’océan, jusqu’à celle qui coule dans les veines du personnel hospitalier, la pièce est un incessant magma empiriste. Le rythme et la saveur des mots, portés par l’articulation très juste de Vincent Dissez, tissent des tableaux mouvants et sensibles, où l’on se trouve happés, avec délice et angoisse.

Cette force du texte s’ancre dans une mise en scène efficace. Sylvain Maurice maîtrise astucieusement l’effervescence du discours en faisant usage d’un décor qui concentre l’action rapportée et réelle. Vincent Dissez parcourt de long en large un tapis roulant, traçant une dynamique qui dépasse le seul cadre physique de la scène. Placé au-dessus de lui, Joachim Latarjet l’environne d’un univers musical soigné. Guitare, clavier numérique, trombone et voix ponctuent la pièce avec une très grande justesse.

C’est aussi par la force de ses seuls gestes et la modulation de sa voix que Vincent Dissez fait jaillir la vie, ou plutôt les vies ; celles des personnages liés, d’une manière ou d’une autre, à Simon. L’acteur endosse tour à tour le masque des différents médecins, des parents, de la receveuse du cœur du jeune adolescent… Cette foule passe naturellement à travers son gosier et chacun dévoile un peu de son passé, de son être : la voix donne vie, l’acteur accouche de cette multitude invisible d’êtres.

L’œuvre agit comme une greffe. Le dispositif scénique original nous transporte immédiatement au cœur d’une matière dense, dont le rythme effréné est savamment calculé. L’ensemble donne l’impression d’une netteté de jeu presque trop propre ; mais le talent des artistes donne lieu de croire qu’une émotion encore plus forte puisse être trouvée et exprimée. Un jeu et un texte palpitants.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Lola Salem

Paradoxe musical

Si opéras et comédies musicales offrent parfois à voir de fabuleux voyages à travers l’espace, peu d’entre eux présentent des explorations temporelles à reculons. David Lescot, constatant peut-être la niche dans le marché, choisit de dérouler l’histoire d’une femme moderne qui s’explore en remontant dans son passé ; un récit façon
8 décembre 2020

Les gondoles à Paris

Avec sa série de concerts consacrés à Camille Saint-Saëns, le Palazzetto Bru Zane fait preuve, une fois encore, d’un brillant travail de diffusion et promotion du patrimoine musical romantique français. La programmation traverse la palette musicale du compositeur de part en part afin de mettre en valeur les divers genres
20 octobre 2020

Musiques-Fictions : à voix haute

Derrière la sobriété de l’appellation générique « Musiques-fictions » se cache un travail d’ampleur. Se dirigeant à contre-courant d’une consommation gloutonne de produits culturels éphémères, l’Ircam souhaite l’avènement d’une collection d’œuvres durable, tournée vers une question artistique essentielle et transmise tout à la fois avec générosité et rigueur. Ici se
4 septembre 2020

L’être et le vent

La danse de Trisha Brown surprend toujours par la force de son évidence poétique qui se dévoile dans un appareil simple et efficace, marqué par la douceur du balancement naturel des corps selon différents points d’appui et la continuité fluide du geste. Dans cette création pour le Théâtre de Chaillot
28 mars 2020

Dessine-moi une Tosca

Après la création de « Cosi fan tutte » à la réception très mitigée en 2016, Christophe Honoré occupe en 2019 les planches du Festival d’Aix-en-Provence avec un nouveau classique de taille. « Tosca » est non seulement une histoire opératique par excellence, cousue en tous points de passions crues et de larmes terribles,
24 mars 2020