7 juillet 2016

En quête de cinéma

Tristesses
Anne-Cécile Vandalem
(c) Phile Deprez
(c) Phile Deprez

« Ceci est une histoire vraie. » C’est sur ces mots inscrits à l’écran que débute la fiction. Le spectacle part donc d’une ambitieuse idée de mise en abyme : montrer, non pas simultanément mais bien plutôt indistinctement, les événements et le film de propagande qui les relate, l’indétermination même du réel et de son image valant comme métaphore du mensonge en politique. Ainsi se justifie l’omniprésence du dispositif vidéo qui retransmet en direct l’intimité de ces quelques maisons dont l’intérieur demeurerait sinon dissimulé à notre vue.

L’œuvre se heurte pourtant au classique écueil d’un usage strictement narratif de la vidéo retransmise en direct. Une comparaison avec Markus Öhrn est à cet égard éclairante. Partant des mêmes présupposés scéniques, l’artiste suédois les met au service d’un projet radicalement différent. Chez lui, le caractère nécessairement erratique des prises de vues se justifie pleinement par la dimension performative, et non narrative, de l’image, laquelle participe dès lors, avec une grande cohérence, à cette esthétique malsaine de la cave et du snuff movie. Là, point besoin de précision dans le mouvement de caméra ou le montage, puisque toute la dimension brouillonne et faussement improvisée du direct contribue à renforcer le sordide. On conçoit alors l’impossibilité technique devant laquelle se trouve un artiste qui à l’inverse décide de faire un usage narratif de l’image, nécessairement desservi par la comparaison que notre sensibilité ne peut manquer d’établir avec le cinéma.

L’horizon cinématographique de l’œuvre semble ainsi constamment rattrapé par une théâtralité originaire. En témoigne cet expressionnisme dont la musique est l’instrument, et qui opère de franches ruptures entre rire et mélancolie, produisant une oscillation sans médiation d’un régime affectif à l’autre. Ici réside le paradoxe d’une pièce qui, dans sa volonté même d’émancipation formelle et expressive, fait resurgir le théâtre comme un indépassable péché originel.

I/O n°117

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