23 juillet 2016

Rencontrez-moi

Binôme #7 – Un gamin au jardin
Daniel Danis | Thibault Rossigneux

visuel_binome_7

Un gamin entre dans un jardin, il s’avance, observe. Il pose des questions, il veut comprendre ce qui l’entoure et qu’il ne connaît pas. Deux paroles se heurtent puis s’apprivoisent ; la parole savante et celle de l’innocent, naïve et belle. Qu’il s’agisse d’art ou de science, on ne sait jamais ce qu’il va se passer.

Ethnobiologie, génomique, immunologie, nanosciences, neurophysique, paléoclimatologie, hydrogéologie, physiopathologie de l’obésité, écotoxicologie optogénétique, ou autant de terrains inexplorés par l’écriture dramatique contemporaine. Depuis sept années maintenant, la compagnie Les Sens des mots crée et fait tourner ses binômes, collection d’objets insolites immortels qui œuvrent sans relâche pour la réconciliation des mondes. Poétique scientifique ou science poétique, voilà l’art de faire se rencontrer des planètes qui se pensent opposées.

Qui dit science dit rigueur. Alors « Binôme », c’est tout d’abord un protocole. À partir d’une rencontre d’une heure avec un scientifique, un auteur dramatique doit écrire sous la contrainte. Ayant comme source d’inspiration le travail de recherche du chercheur, il a un mois et demi pour donner 30 minutes de vie à trois voix. Aucune autre consigne n’est donnée à l’auteur, sinon la liberté de détourner les contraintes. Qui dit recherche dit innovation. « Binôme », c’est donc ensuite un format spécial : projection d’un extrait filmé de la rencontre entre le chercheur et l’auteur, puis de la réaction du chercheur à la lecture du texte, mise en lecture du texte, puis discussion avec l’auteur, le scientifique, l’équipe artistique et le public.

Dans un des « Binômes de l’édition #7 – Le poète et le savant », l’auteur québécois Daniel Danis rencontre Stéphane Sarrade, directeur de recherche en chimie durable. Concrètement, ce qu’on appelle aussi la chimie verte cherche à réduire les impacts de la chimie sur l’environnement. Les logiques et les mots s’entrechoquent, le décalage des discours prête à rire. Le discours cartésien du chercheur se laisse guider par les divagations sérieuses de l’auteur. Partie des bases techniques, la conversation tâtonne autour du rêve, puis dérive sur l’intuition avant de se poser sur le terrain commun des différences et similitudes entre la science et le théâtre. Quand une vérité éclate, elle résonne très fort, car la lucidité des parties est immense. « Je ne sais pas pourquoi il faut faire ça, mais il faut le faire. Faire de la recherche, c’est se faire mal, se mettre dans un état de doute, ou de douleur », explique Stéphane Sarrade.

Obscure ou lumineuse, la mise en fiction par l’auteur concentre toutes les surprises et les déceptions de la composition dramatique. Quoi qu’il en soit, l’écriture contemporaine constitue le nœud du format. « Un gamin dans le jardin » s’apparente ainsi à une sorte de « Petit Prince » dans lequel Daniel Danis aurait mis toutes les préoccupations d’aujourd’hui : la peur de l’exclusion, les migrants, etc. Très poétique, autant que surréaliste, le texte rend hommage à Hugo, le fils de Stéphane Sarrade, décédé au Bataclan. Que le protocole soit ainsi malmené par une confidence hors plateau, dont l’auteur est responsable, fait donc aussi partie de l’exercice. Et c’est justement cette intimité-là, cette émotion et cette responsabilité, subsistantes malgré tout, qui en font le succès. Expertise à l’appui, « Un gamin dans le jardin » tisse néanmoins une toile de fond scientifique véridique. Dans la cour minérale de l’université d’Avignon, une fusée est montée vers le ciel.

 

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Floriane Fumey

Al Atlal, chant pour ma mère

Icône populaire, encore aujourd’hui quarante-deux ans après sa mort, Oum Kalsoum est convoquée une fois de plus pour faire écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Nora Krief s’empare, en hommage à sa mère, de ce poème d’Ibrahim Nagi interprété par la chanteuse
12 janvier 2018

Oussama, ce héros

On se demande ce qui pousse ce jeune collectif lyonnais à jouer une histoire si sordide tous les soirs. On se demande aussi comment ils font pour supporter la tension qu’ils installent sur la scène. Le questionnement du climat de peur général et de la banalisation de la haine de
5 janvier 2018

Tonnerre

En septembre dernier au Théâtre de Ménilmontant se tenait les Floréales Théâtrales, festival parisien engagé pour le théâtre contemporain émergeant. L’axe « citoyen du monde » donnait le ton à cette troisième édition, ouverte avec une commande passée par le festival à la compagnie Hesperos. Pour aborder cette thématique actuelle, les jeunes
15 novembre 2017

Dystopie au TNG

Alors qu’une voix artificielle récite les vers intemporels de « Hamlet », un bras de robot mécanique déplace précautionneusement sur une table des petits personnages. L’image est cocasse. Façon théâtre d’objet moderne, Joris Mathieu imagine un monde où les humains auraient intégralement disparu. C’est ainsi, avec son humour bien à lui, qu’il
14 juin 2017

Iliade – épisode 9. La mort d’Hector

Ancienne bourse au cuir parisienne, le Théâtre Paris-Villette garde les stigmates de son histoire dans les arches de pierres taillées et les plafonds ouvragés. Y entendre le récit d’Homère dans la bouche d’anciens détenus du Centre pénitentiaire de Meaux impose de fait un imaginaire chargé d’histoire(s). Au commencement, afin d’apaiser
17 mai 2017