11 juillet 2016

Quand soudain la terre tremble

¿Qué haré yo con esta espada?
Angélica Liddell
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

C’est un spectacle-monde triste comme la terre et grand comme le ciel qui se joue ici dans le présent du cloître des Carmes. Une œuvre aux racines de l’amour et du beau qui résonne comme un appel à l’infini lancé par une Angélica Liddell enfin apaisée.

Enfin, car il aura fallu attendre cinquante ans pour que la performeuse plie les genoux et parvienne à cracher autre chose que sa haine du monde et des hommes sur le visage de ses spectateurs. Angélica nous regarde donc dans les yeux et hurle avec toujours autant de force que par le passé son désir d’être haïe, mais pour acquérir désormais la certitude d’avoir été aimée. Car oui, « dans la vie on ne hait que ceux qu’on a aimés ». L’amour, donc, mais comment ? C’est ici le hic. Honnête mais pas trop, Liddell use de l’artifice rhétorique des adolescents qui n’assument pas leurs désirs et le besoin d’être aimés, en associant avec autorité le bien et le mal, le beau et le laid. Si Kant, pour qui « est beau ce qui plaît universellement sans concept », devait avoir un alter ego théâtral, la performeuse pourrait postuler sans difficulté quand elle danse sur fond d’images de cadavres déchiquetés au rythme des paroles abrutissantes d’une mélo-pop espagnole pour fillettes énamourées.

Ici, tout se vaut : l’amour et la haine, le beau et le laid. Encore plus fort : le beau ne serait accessible que par l’immondice du violent et de la mort. Autrement dit, tout est bon tant que le geste nous « offre un tremblement ». Et nous, dans l’histoire ? Nous ne sommes rien. « On ne naît pas, on ne meurt pas » : il faut simplement accepter ce vide pour espérer acquérir la sagesse des diables-martyrs que seul Dieu pardonnera. Mais au-delà de cette pirouette, qui permet à Angélica de justifier ses déclarations d’amour, qu’est-ce que cela produit, chez celui qui écoute ? Un tremblement, justement. Et c’est là que, malgré la vacuité du propos, cest un spectacle superbe. De ceux où l’artiste semble survoler la scène en apesanteur pour mieux frôler les ailes de l’ange annonciateur, créant chez celui qui le regarde la sensation pure de quitter le sol pour approcher le réel. « Évitez votre extinction spirituelle », hurle-t-elle aux yeux éclatés que tous nous reposons sur cette scène recouverte des étoiles que nous n’osons plus regarder depuis longtemps quand elles sont accrochées au ciel de nos angoisses. Et c’est bien ici la plus belle leçon de ce spectacle.

Une leçon, oui, parce que, face à l’enfer d’un si sombre constat, c’est à recoller les morceaux de nos âmes brisées que l’artiste nous accompagne, malgré toutes les limites de la performance. D’ailleurs, l’artiste elle-même n’ose plus l’appeler ainsi et préfère parler de « théâtre » tant la distorsion du réel semble forte et la représentation, incapable de faire autre chose que de raconter. C’est donc la fin d’une utopie qui est à l’œuvre, celle d’un art qu’elle pensait jusqu’alors capable d’être la vie, comme les actionnistes viennois en leur temps, mais c’est surtout la transformation magnifique d’une artiste à laquelle nous assistons. Envoyée des dieux, Angélica Liddell se transforme peu à peu en Mercure, tandis que nous devenons Énée, venu sur terre pour accomplir une destinée. La parole est donc douce et utile, malgré les artefacts et références embrouillés. De cette douceur, espérons maintenant que pourra naître son apaisement définitif, et avec lui le nôtre. En tout cas, ce 7 juillet, nos hurlements, enfermés tel « le vent dans une prison » depuis si longtemps, semblent avoir enfin trouvé une porte de sortie.

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

I/O n°118

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