21 juillet 2016

Théâtre janséniste

Place des Héros
Thomas Bernhard | Krystian Lupa
PLACE DES HEROS - Mise en scène, scénographie et lumières : Krystian LUPA - Traduction : Rūta JONYNAITE - Costumes : Piotr SKIBA - Collaboration artistique, vidéo : Łukasz TWARKOWSKI - Musique : Bogumił MISALA - Assistanat à la mise en scène : Giedrė KRIAUCIONYTE - Adam A. ZDUNCZYK - Avec : Povilas BUDRYS - Neringa BULOTAITE - Eglė GABRENAITE - Doloresa KAZRAGYTE - Viktorija KUODYTE - Valentinas MASALSKIS - Eglė MIKULIONYTE - Vytautas RUMSAS - Arūnas SAKALAUSKAS - Rasa SAMUOLYTE - Toma VASKEVICIUTE - Dans le cadre du 70eme festival d Avignon - Lieu : L Autre Scène du Grand Avignon Vedene - Ville : Avignon - Le : 18 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE
(c) Christophe Raynaud de Lage

« Un monde où l’on regarde bouche bée est un monde qui ne sait pas penser. » Ces mots prononcés par l’un des personnages de la pièce érigent la mise en scène de Krystian Lupa en une antithèse radicale des « Damnés » d’Ivo van Hove. Si celui-ci, par une grandiloquence spectaculaire, instrumentalise le génocide pour le mettre au service de sa virtuosité plastique, le metteur en scène polonais, par son austérité, ne cesse au contraire de mettre en question l’idée même de représentation.

Le suicidé Joseph Schuster est un mathématicien. À cette figure, la pièce ne cesse d’opposer celle du frère, professeur de philosophie, reprenant au passage quelques clichés qui font pourtant sens. Le mathématicien, authentique philosophe en quête de la vérité, ascète asocial et misanthrope, refusant le monde et sa mise en scène. Le « philosophe », figure mondaine et vénérée, nouvelle idole de la société du spectacle, prophète laïc et médiatique en perpétuelle représentation. Joseph Schuster vomissait le monde, son frère s’en accommode. En individu conséquent, le premier s’est suicidé. Il n’a pas écrit ni mis en scène sa souffrance, il ne s’en est pas glorifié ni n’en a tiré orgueil, car le désespoir ne peut se dire qu’au risque de sombrer dans l’afféterie d’une posture. De sa parole et de sa haine nous n’aurions rien su, si elle n’avait pas été relayée, ou au moins dessinée en creux, par son frère, vieux Tirésias à la parole prophétique.

Précisément parce qu’il est charismatique, le prophète est un poseur, sa parole est sacrée, vénérée, mise en scène, et manifeste, dans son acte même de refus du monde – la communication plutôt que le suicide –, une adhésion à celui-ci. Mais ce prophète-là, cet oncle Robert qui se fait la voix lancinante de la détestation, qui manifeste son dégoût de l’extrême droite tout en épousant sa rhétorique de l’exécration, parvient très étrangement à saisir le fond nihiliste qui recèle en nous. C’est en effet avec une grande justesse que Thomas Bernhard comme Krystian Lupa parviennent à l’émanciper des postures doloristes. D’abord parce que ce frère parle tout autant en son nom qu’en celui du mort, mais aussi parce que sa longue diatribe contre le monde est également celle d’un vieillard qui, bien que trop attaché à la vie et trop indifférent à ses horreurs, est déjà un être lividifié par la mort. Ainsi entend-on moins les accents adolescents et suspects d’une souffrance qui se complaît dans la monstration d’elle-même que la parole moribonde d’un homme sur le point d’atteindre sa propre fin.

La sobriété de la mise en scène de Lupa, son aridité presque ascétique relèvent donc moins de la routine d’un classicisme que de la retenue d’un jansénisme. C’est que la simplicité est ici indissociable d’une profonde compréhension du texte de Bernhard. Il y est en effet question de la vanité de toute forme de représentation, puisque c’est par le regard d’autrui que commence l’orgueil du moi. Ainsi, par sa mort, le suicidé Joseph Schuster s’est absenté du monde et, par là, de toute possibilité de mise en scène de soi. De même, par son retrait, le metteur en scène se met au service d’un texte avec une épure qui rechigne à toute forme d’épate – à l’exception d’un final regrettable qui cède à un spectaculaire auquel la pièce s’était constamment refusée. En une discrète mais profonde réflexivité, c’est donc une homologie puissamment construite qui s’établit entre le mathématicien et le metteur en scène, entre les vacuités respectives de la représentation sociale et de la représentation théâtrale, entre les vanités du monde et celles de l’art.

I/O n°117

IO n°117

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