6 octobre 2016

La transfiguration de l’ombre

Rencontre avec un homme hideux
David Foster Wallace | Rodolphe Congé

rodolphe_conge_

Une chaise, une carafe d’eau et un plateau nu. On pense un instant à conseiller à Rodolphe Congé d’aller faire ses lectures de Foster Wallace à la Maison de la poésie, et puis on se rend compte de son erreur. On s’immobilise. Les mots acides et drôles de l’écrivain culte américain rebondissent, font vaciller nos certitudes. Le récit dans le récit embarque le spectateur, qui peu à peu prend le rôle de cette interlocutrice silencieuse à laquelle s’adresse le narrateur joué par Congé. La phrase clé : « Elle a tout misé sur la conviction a priori ridicule que la connexion, la générosité et la compassion sont des composantes de l’âme humaine plus cruciales et primaires que la psychose et le mal. » Elle, c’est cette femme, conquête éphémère du narrateur, à qui elle raconte le drame qu’elle a vécu : un psychopathe ; un viol. Et sa transfiguration, qui est aussi celle du narrateur. La nouvelle adaptée ici par Congé est d’une intelligence hors du commun. Trop intelligente sans doute, car Dostoïevski avait raison d’affirmer que l’excès de conscience est une plaie : Foster Wallace, en bon auteur postmoderne, fait des allers-retours incessants vers le lecteur, justifie ses raisonnements, anticipe les remarques. Et c’est d’ailleurs là la force du projet de Congé, assisté par Joris Lacoste : tout cela est parfaitement théâtral. Il ne fallait rien de plus, pas d’artifices, pas de décor, seulement un jeu de lumière incisif et ces longs bips en sourdine figurant les questions de l’interlocutrice. Et nous laisser seuls avec Foster Wallace, qui à son tour nous laisse seuls avec la profondeur insondable de l’âme humaine. De quoi se prendre une bonne claque dans la gueule, surtout dans la nôtre, nous autres hommes. Mais c’est pour notre bien.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Critique masquée

La critique de la critique est un exercice passionnant auquel devrait s’adonner, avec davantage de consistance, les critiques professionnels eux-mêmes dont l’humilité est, faut-il bien le reconnaître, rarement le trait distinctif (à leur décharge pourra-t-on dire que c’est rarement ce que leurs lecteurs ou leurs auditeurs leur demandent). La septuagénaire
9 juillet 2026

Front to Bach

On est déjà familier, chez Anne Teresa de Keersmaeker parmi tant d’autres, de l’utilisation de la musique de Bach, et plus particulièrement des Suites pour violoncelle, comme exhausseur du mouvement qui advient sur scène. Ici, grâce à une hybridation technologique, c’est un peu l’inverse qui opère : chaque spectateur, muni d’un
9 juillet 2026

À moi, comte, deux mots

On ne connaît pas grand-chose de la vie d’Isidore Ducasse, à commencer par ce pseudonyme de « comte de Lautréamont » que l’on suppose inspiré par un roman d’Eugène Sue. Partout où on le cherche, il se dérobe, jusqu’à sa mort dont la cause n’a jamais été clairement établie. Hapax
7 juillet 2026

Outrage au public

Après s’être emparés de thèmes politiques comme l’écologie (World Without Us et Are we not drawn onward to new erA), la finance internationale (£¥€$, présenté dans le « in » en 2019) ou encore la philosophie morale (T.M.), Alexander Devriendt et la compagnie Ontroerend Goed délaissent le champ politique pour un projet
7 juillet 2026

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025