19 mai 2016

Trois fois rien

Time's Journey Through a Room
Toshiki Okada
© Elke Van den Ende
© Elke Van den Ende

Un voilage blanc en fond de scène par la transparence duquel se devine une ligne d’horizon, celle qui sépare la terre de la mer. Devant, trois personnages d’après Fukushima qui essaient de faire face à la mémoire et à l’oubli. Derrière, au-delà du voile d’illusion, un petit ventilateur impulsant une calme ondulation à ces rideaux qui ouvre sur le monde d’après la catastrophe ; qui ouvre et qui voile, qui donne à voir par dissimulation et métamorphose ce qui n’est pas là : le petit ventilateur, un arbre mort sur la plaine désolée. Un disque lumineux, une ampoule, le soleil ou la lune, une étoile dans le lointain, et l’artiste retrouve son état primitif d’artisan illusionniste.

Il y a dans la sécheresse du langage, la rigidité des corps, le dépouillement de la scène quelque chose qui relève d’un art de la pauvreté. Autant dire rien d’original ici, et pourtant ce minimalisme révèle un sens aiguisé de la justesse ; chose rare, difficile et précieuse. Trois fois rien donc, dans ce geste de retranchement dont le lyrisme semble absent, car comment être lyrique après la catastrophe, comment être spectaculaire et édifiant lorsque la nature, relayée par la technologie médiatique, parvient à produire le spectacle le plus terrifiant qui soit ? C’est alors dans les objets que le son étouffé de la lyre d’Orphée se laisse entendre. Là réside la finesse d’Okada, qui se refuse à cet écrin trop luxueux qui bien souvent laisse, par une débauche technologique, le décor et la parole dans un rapport d’extériorité radicale. Ici, au contraire, les objets deviennent les dérangeants fétiches du souvenir par la médiation desquels la voix blanche des acteurs s’amplifie et se module.

« Tu ne quitteras pas cette chambre, dis ? » demande le fantôme de Honoka à son amant. Lui regarde ailleurs, vers la timide Alissa, avec qui il souhaite vivre « le présent du présent » et « le présent du futur ». C’est cette dialectique sans dépassement qui est à l’œuvre, car entre la cruelle indifférence de l’oubli et le souvenir douloureux la pièce donne à voir l’impossible alternative de deux morts à soi-même. Reste cet entre-deux dans lequel nous nous mouvons, et auquel nous renvoie, derrière le voilage, ce mince ruisseau de lumière par lequel, à la jointure du sol et du mur de fond, s’affirme l’horizon.

I/O n°117

IO n°117

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