29 février 2016

Un rêve éveillé

La Ménagerie de verre
Tennessee Williams | Daniel Jeanneteau
©Elizabeth Carecchio
© Elizabeth Carecchio

Daniel Jeanneteau nous plonge dans un univers vacillant, dans lequel la frontière entre le réel et l’illusion se fait perméable. Les personnages évoluent dans un espace clos par des voiles fins qui filtrent la lumière en estompant les formes et déambulent sur un matelas de moquette blanche épaisse. Ils semblent parfois être des fantômes dont on ne distingue ni le bruit des pas, ni la forme précise des corps. Cet autre monde correspond à la représentation mentale de la mémoire de Tom, dont le personnage s’insère dans deux espaces temps différents : narrateur de ses propres souvenirs, il alterne entre son moi passé et son moi présent. Ici, le théâtre n’est pas le lieu d’une illusion qui donne une impression de réalité mais bien d’une réalité, celle de Tom, qui semble être illusion. Le dispositif scénique nourrit efficacement cette ambiguïté et nous plonge doucement nous aussi dans un état de songe.

L’objectif est de troubler nos sens par un effet de synesthésie. La lumière qui filtre les voiles, est tantôt crue, éblouissante puis tamisée. Les sons semblent être des échos lointains. La parole même des personnages s’altère. Cet esthétisme onirique crée une atmosphère propre à la rêverie et nous entraîne doucement dans les cages mentales des personnages, prisonniers de désirs passés ou futurs qui leurs échappent. Cette mise en scène porte admirablement le propos du texte de Tennessee Williams : le passé par le prisme de la mémoire se retrouve présent avec ses omissions, ses exagérations et sa poésie. On ne s’ennuie pas, on rit même parfois, d’un rire spontané souvent coupable. Le rythme peut paraître lent, mais nos sens sont parfaitement prédisposés à recevoir l’intensité de ce qui se joue sur scène.

La risque d’une baisse de la tension dramatique est à point relevée par l’apparition de Jim O’Connor, le faux galant prédisposé pour Laura. L’univers chimérique face à la réalité que représente Jim, ne résiste pas et s’effondre. Aussi fragile que ces animaux de verre que Laura chérit et pourtant sait si fragiles. Ainsi, nous sommes partagés entre notre raison qui tend à la prise de recul, du fait même de la distanciation de Tom sur son récit passé, et nos sens stimulés qui nous poussent à s’oublier complètement dans ce rêve. Cette tension parfaitement entretenue jusqu’au bout soutient la qualité de cette représentation, sublimée par des acteurs qui incarnent véritablement leurs personnages.

I/O n°117

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