5 novembre 2017

Au creux du rêve

À l'ombre des ondes
Kristoff K. Roll
© Jean-Gabriel Valot

Dans l’Auditorium du palais de la Porte Dorée, les contours se sont floutés. Le haut plafond s’est couvert d’une brume étrange. Les lumières ont été tamisées. En cercles, quelques chaises longues invitent les spectateurs à se laisser aller, à déposer leur fatigue aux portes de ce quasi-temple improvisé. Un casque vissé aux oreilles, les voici qui attendent patiemment que la magie prenne vie, doucement ; d’abord dans le craquement des pas que retransmet le micro baladeur d’une silhouette vagabonde. Marcher pour se perdre et consentir à l’aventure sonore qui nous enveloppe et se développe ; d’abord au rythme de ce voyageur inconnu, qui découvre l’envers sonore des peintures murales de la salle, puis au fil des fragments de texte qui apparaissent.

Des récits de rêve se succèdent dans différentes langues et entraînent l’auditeur dans un voyage de textures et de couleurs délicieux. Le duo Kristoff K.Roll construit avec ingéniosité un véritable îlot de sensations, qui palpite en une large palette sonore. La forme assez ramassée de cette escapade onirique possède le goût un peu sucré d’une friandise que l’on mange avec soin et qui pétille en bouche : un souvenir familier et éphémère. Chaque performance est unique, adaptée aux différents lieux et procédant d’une création en direct. Au détour des différentes atmosphères sonores accompagnées d’un jeu de lumière, des femmes et des hommes content leur rêve, fragments de voix de migrants ou d’étudiants, disposés pêle-mêle. Le timbre de ces différentes voix et la mélodie des langues fabriquent d’instinct différents lieux et nous y emportent en titillant en nous l’image réelle et fantasmée que nous nous faisons de la culture que nous croyons distinguer entre les accents.

Les images se superposent en contrepoint : symboles des rêves et frissons des sens se font et se défont en une succession souple de tableaux collectés et rassemblés dans l’instant. Comme autant de couches de sens, les sons seuls et leurs alliages – entre bruits réels et numériques, voix parlées et sons incompréhensibles, musique du casque et fond sonore de la salle – réussissent à nous transporter aussi loin que juste au creux de nous-mêmes. L’onde saisit le cœur tendrement et le charme opère.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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