13 janvier 2017

Boska Komedia : le best-of polonais au festival de Cracovie

Le festival Boska Komedia (« Divine Comédie ») de Cracovie est l’un des moments forts de la saison théâtrale polonaise. Chaque année pendant une dizaine de jours de décembre, cette rencontre internationale, mélange de showcase et de compétition de performances, détourne l’hymne national : « La Pologne n’a pas encore péri… tant que vit le théâtre. » I/O Gazette était présent à sa 9e édition.

Nel mezzo del cammin di nostra vita, je me retrouvai non pas dans une forêt obscure mais dans une ville de Cracovie débordant d’énergie, envahie par les joyeusetés de Noël sucrées, bruyantes ou lumineuses. Les affiches du festival sillonnent le vieux centre historique. La métaphore dantesque y est filée jusqu’au bout, avec un service de presse rebaptisé « l’équipe de Charon » et des représentations divisées en trois catégories : l’Enfer, sélection de dix spectacles polonais de la saison 2015-2016, avec à la clé une demi-douzaine de prix façon Molière (depuis 2008, Lupa a remporté deux fois la meilleure mise en scène, et Warlikowski une fois) ; le Paradis, qui regroupe huit productions de jeunes talents, jugées par un jury international ; enfin, le Purgatoire complète le programme avec un fourre-tout de performances et d’événements connexes, dont quelques premières internationales.

Dans le somptueux théâtre baroque à l’italienne Juliusz Slowacki, nous assistons à « The Plastics », de Grzegorz Wiśniewski, qui met en scène une famille de bourgeois empêtrée dans ses contradictions. Pâle copie des « Arbres à abattre », la mise en scène n’a pas la subtilité d’un Lupa, ni le texte de Mayenburg (« Stück Plastik ») la puissance d’un Thomas Bernhard. On y trouve tout de même quelques fulgurances, notamment dans les séquences les plus acerbes sur les prétentions artistiques de cette gauche bien-pensante incarnée par le personnage de Serge Haulupa, qu’on aurait pu aussi bien voir en héraut de la décadence dans « Les Français », de Warlikowski. « White Power, Black Memory », de Piotr Ratajczak, se veut un projet coup de poing qui fait plutôt l’effet d’un coup d’épée dans l’eau. Cette dénonciation des extrémismes de droite (racistes, antisémites, crispés sur la religion ou les valeurs traditionnelles) touche un point sensible de la Pologne actuelle mais est desservie par une mise en scène lourdingue et un texte très premier degré. À l’antithèse de toute ambition politique, le théâtre de Krzysztof Garbaczewski se concentre sur l’ontologique. Il adapte au théâtre Laznia Nowa (haut lieu postindustriel de Cracovie) le roman hallucinatoire de Miroslaw Nahacz, « Robert Robur » (voir notre critique). Au Multikino, « A Short Outline of Everything », mis en scène par Teo Dumski, est un projet ambitieux du Cloud Theater. Il retrace l’histoire de l’humanité à travers une trentaine de tableaux animés mêlant performance physique et images de synthèse (dessins réalisés en direct par Sebastian Siepietowski), grâce à une caméra placée au-dessus de la scène et projetant des contours ou des silhouettes sur un écran de cinéma. Un spectacle impressionnant, très poétique, mais un peu longuet, et qui souffre par ailleurs de reposer uniquement sur son concept ultratechnologique, sans véritable point de vue quant aux séquences historiques sélectionnées.

Bartosz Szydlowski, le directeur artistique du festival (et directeur du théâtre Laznia Nowa), est un peu notre Béatrice dans ces contrées de la « Divine Comédie ». Nous continuerons, pendant quatre jours, d’écumer la ville et la quinzaine de lieux de représentation intégrés au festival, avec un point de ralliement, la galerie d’art Bunkier Sztuki et son café adjacent. Au terme du programme, les prix sont décernés : ainsi, le grand prix du festival est attribué à Michal Borczuch pour « All About My Mother », et Wiktor Rubin remporte la meilleure mise en scène avec « We Get What We Believe In » ; côté jeunes talents, c’est Magda Szpecht qui l’emporte avec « Schubert. A Romantic Composition on Twelve Actors and a String Quartet ». En tout cas, prix ou pas prix, nous confirmons que, dans les terres de Tadeusz Kantor et de Krystian Lupa, il ne fait aucun doute que le théâtre est roi.

Festival Boska Komedia, Cracovie, du 7 au 17 décembre 2016

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025