20 octobre 2017

Charmatz et le nombre triste

10 000 gestes
Boris Charmatz
Tristram Kenton © MIF, 2017

Créée à la Volksbühne à Berlin en septembre, la dernière entreprise scénique de Boris Charmatz est une invitation à explorer le mouvement dans la vitesse et la démultiplication. Une promesse grandiose transformée en méditation formelle sur la vie et la mort ?

Tout commence avec une danseuse solitaire, jaillissante, gémissante, dans une tension vers ce qu’elle appelle à voix haute « autre chose ». Elle est rejointe brutalement par la troupe, 24 danseurs qui traversent l’espace dans tous les sens : les gestes s’enchaînent sans qu’il soit possible de les singulariser vraiment – c’est d’ailleurs tout le sens de la proposition, que cette indistinction génère un trouble et une saturation des sens. On aurait envie de voir dans « 10 000 gestes » comme un baroud d’honneur avant la fin du monde. L’expression de la condition humaine dansée et condensée en 60 minutes. Esthétiquement très charmatzienne malgré la procédure créative largement improvisatoire, cette proposition recèle pourtant un second degré qui exprime l’envie de se débarrasser de son propre héritage en le saturant de toutes les parties qui le constituent.

À travers cette tentative de totaliser le mouvement, Charmatz aurait pu se muer en chaman psychopompe, en grand passeur des âmes dans la vie d’après, comme le rappelle l’« Hostias » du « Requiem » de Mozart. Au lieu de cela, le voilà réduit à être l’expert-comptable du geste, le contrôleur de gestion des corps. Ceux-ci sont les déclinaisons aléatoires d’une langue mort-vivante. Ils vibrent égotiquement mais jamais ils n’exultent, jamais ils n’explosent vraiment : c’est un requiem pour des corps qui n’osent pas mourir. Et comme disait sublimement Bataille, qui ne meurt pas de n’être qu’un homme ne sera jamais qu’un homme. Car « 10 000 gestes » aurait pu être un spectacle quintessentiel, un purgatoire boschien qui aurait permis de comprendre le lien charnel reliant l’enfer et le paradis. Le seul pont qui demeure, c’est ce « Requiem », utilisé de bout en bout comme la couche la plus explicitement esthétisante du projet, qui devient un alibi artificiel pour rattacher les gestes à une forme de transcendance.

C’est que Charmatz se heurte à un paradoxe redoutable : la liberté de mouvements de chacun des interprètes, conviés à créer leurs propres séquences, est servie sur un plateau dévitalisé. Elle déborde jusque dans la salle et essaie d’élargir le cercle au spectateur – qui n’en demande pas tant – mais échoue à créer l’égrégore. Même auprès d’un public conquis, la fusion mystique n’opère pas. C’est qu’on est un peu figé, somme toute : derrière l’exubérance et les gesticulations demeure une forme d’immobilité, certes revendiquée mais piégée dans l’entropie horizontalisante du nombre – nombre « industriel », dit lui-même Charmatz. On comprend d’ailleurs qu’il ait tenu à rebaptiser le Centre chorégraphique de Rennes « musée de la Danse », et qu’il y défende la notion de collection. Car ces milliers de gestes (bien plus que 10 000) composent comme l’échantillonnage d’une humanité en mouvement. Le saisissement fragile, éphémère, frénétique de toute la variété d’expressions charnelles que peut produire le genre humain. Cette expression n’est pas seulement visuelle ; elle est aussi sonore, avec de vives séquences de cris, alternativement individuels et collectifs, de douleur et de plaisir…

Reconnaissons-le, cette perspective du spectateur comme visiteur d’une exposition vivante est, par instants, très belle. Souvent saisissante. Mais elle manque d’un supplément d’âme. On ne doute pas que le spectacle, bien qu’à contre-courant de beaucoup de créations du moment, plaise à nos contemporains, venus y trouver le défoulement par procuration qui semble les exhorter : « Sois toi-même ! Trouve ton geste ! » Comme un slogan publicitaire sur la liberté individuelle grâce à l’expression corporelle… Mais, comme pris dans un réseau social chorégraphique, à aucun moment les corps ne se parleront. Ne s’aimeront. Ne se haïront. Ne mourront de s’aimer ou de se haïr. Pendant cette messe funèbre 2.0, devant l’autel de Chaillot, les hosties ont été produites en série et ont un goût d’azyme triste. Alors on me dira que Charmatz n’a aucune intention de s’improviser hiérophante. On aura raison. « 10 000 gestes » est un grand spectacle, destiné à une époque petite. Et après tout, judex ergo cum sedebit, quidquid latet, apparebit.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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