18 juillet 2017

Chouette, de l’Histoire !

Un festival sur l’Histoire organisé par un théâtre ? L’idée peut sembler saugrenue mais plus qu’à des conférences de spécialistes, c’est à une appropriation pour tous de cette discipline que les Nantais sont conviés, le plaisir et l’émotion en tête. Nantes est une ville culturellement très riche, tout le monde le sait car, a fortiori, elle communique beaucoup et partout sur cette densité de propositions artistiques. C’est à l’invitation du Grand T et du château des Ducs de Bretagne que l’Histoire devient pour cette deuxième édition du festival « Nous autres » une matière et une pratique vivante et joyeuse. Le défi est de taille « 72 heures pour refaire l’histoire du monde ou presque » nous prédit-on avec, en renfort, comme maître de cérémonie Patrick Boucheron et comme special guest Timothy Brook. Il faut dire que demander à Didier Ruiz d’ouvrir cette première soirée, manifeste des jours à venir, est à la fois une prise de position très nette sur ce que ce festival souhaite transmettre et une démonstration magistrale de ce que le plateau peut créer comme sens et comme rencontres. Des habitants témoignent de leur rapport intime à l’Histoire. Chacun à leur tour ils s’avancent, la parole libre et la présentation frontale, et livrent sans détours comment et pourquoi l’Histoire fait partie de leur quotidien. Le metteur en scène sait mieux que personne comment transformer des itinéraires individuels en expérience collective. On oubliera en revanche la seconde partie de soirée avec une mise en scène de « Prendre date », échange épistolaire entre Boucheron et Riboulet pendant les attentats de janvier 2015 à Paris. Car même si le texte est un témoignage précieux d’intellectuels aux prises avec l’Histoire en train de se faire, la forme datée et le passage au plateau inutile brouillent la transmission de cet événement peut-être encore trop contemporain pour être reçu avec distance. Mais c’est au château que ce festival prend une dimension inédite. Pendant toute la journée se succèdent entre les murs séculaires, flash conférence de 15 minutes sur le navire de traite « Marie-Séraphique », des déambulations performées (un peu trop Puy du Fou malgré tout) et les étonnantes « conversations sensibles » qui donnent la parole à des lecteurs de l’ouvrage majeur de Patrick Boucheron « Histoire mondiale de la France ». Chacun partage avec le public son article préféré et témoigne des émotions que ces faits historiques ont suscité en eux. On l’aura donc compris, c’est bien l’angle sensible qui est privilégié. La porosité des disciplines permet à des publics, qui souvent ne se mélangent pas, de découvrir au château un impromptu décalé de la chorégraphe Ambra Senatore ou de Loïc Touzé qui raconte, en quelques minutes, l’histoire d’un geste mais aussi l’actualité des grands historiens et les débats qui les animent dans les salles du Grand T. En Monsieur Loyal, nous retrouvons l’intrépide Sébastien Barrier qui, avec son camion et sa sono, devient le point névralgique des intervenants et des festivaliers et les accompagne de sa logorrhée discontinue jusqu’au soir, jusqu’au bal, où tarentelles et danses médiévales sont apprises et reprises en chœur ad libitum. Ludique et accessible à tous, voilà donc un nouvel événement nantais qui déploie ses voiles.

 

 

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Rédactrice en chef de I/O
Fondatrice du journal et Directrice de la publication
Critique et journaliste sur France Culture

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