13 janvier 2017

Orfeo polyphonique

Orfeo – Je suis mort en Arcadie
D’après L’Orfeo de Monteverdi | livret d’Alessandro Striggio - et d’autres matériaux | Jeanne Candel | Samuel Achache
© Jean-Louis Fernandez

À peine plus sage que par le passé, la compagnie La Vie brève a cette fois-ci jeté son dévolu sur « L’Orfeo » de Monteverdi. Le célèbre opéra, considéré comme un des premiers de l’histoire de la musique et sous-titré « Favola in musica » (« fable en musique »), aurait pu être écrit spécialement pour cette bande de comédiens-chanteurs, car il leur sied comme un gant.

Rebaptisé « Orfeo – Je suis mort en Arcadie », le mythe du poète porte d’emblée en lui la résonance étrange d’un avertissement terrible auquel on ne veut pas croire. Le ciel idyllique, l’abondance arcadienne et les festivités du mariage imminent d’Orfeo : on rit de la préciosité de la Muse Calliope, de la chute simulée d’Amour, des baisers un peu trop fougueux de Dionysos et de la démarche d’autruche de Pan. Les excès de la mythologie grondent : sous le couvercle des ruches bourdonne la mort de la jeune épouse Euridice, due selon Virgile à la morsure mortelle du serpent autant qu’aux avances trop insistantes de l’apiculteur Aristée.

La descente aux enfers d’Orfeo pour aller chercher son amour sera vaine, puisqu’il ne résiste pas à l’envie de se retourner pour la voir, brisant ainsi la condition de sa libération : sortir de la terre sans lui jeter un seul regard. L’alliance de la musique et du théâtre permet ici d’en dire beaucoup plus qu’avec des mots, et plus sensiblement. Cette espérance, ce désir brûlant et cette insupportable douleur, Orfeo finira par en mourir. Préfigurée par la charogne au premier acte, sa future dépouille est mangée par les abeilles, symboles mythologiques de l’âme, censées naître de la putréfaction des animaux et tout comme le serpent sortir des cavités de la terre.

Sacrés « virtuoses de la polyphonie » depuis « Fugue », Samuel Achache et Jeanne Candel n’imposent rien et suggèrent discrètement la marche à suivre. Tout glisse, comme la transformation scénographique de la terre aux enfers : un seau d’eau et un coup de balai pour que le sol prenne les reflets noirs et argent du Styx. De la même manière, le surréalisme s’y infiltre sans crier gare, lors d’un renversement soudain (et hilarant) de perspective, ou de l’attente d’Alain sur son banc, caché derrière le violoncelle comme un mix du « Violon d’Ingres » de Man Ray ou du « Fils de l’homme » de Magritte. On s’étonne toujours autant de ce fin mélange des genres et des registres, encore une fois renouvelé par leur imagination folle.

I/O n°117

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