24 juillet 2017

Conjuguer L’Imparfait pour conjurer la perfection

L’imparfait
Avec Cyril Anrep | Laurent Joly | Martin Sève | Olivier Balazuc | Thomas Jubert | Valérie Keruzoré
DR

Victor, dont le prénom fait référence à Vitrac et son Victor ou les enfants au pouvoir (1929), vit dans une maison en carton-pâte, avec « papamaman », ses parents couronnés de perfection.  Dans un monde complètement aseptisé, les journées suivent leur cours, rythmées par le leitmotiv maternel, « c’est parfait », qui félicite inlassablement des actions clichées : se laver les mains avant et après le repas, ranger sa chambre, réaliser des dessins « sans dépasser ». Cette soit-disant « perfection » a quelque chose de glaçant, presque fasciste. Dans cet univers lisse et fade comme le jaune qui couvre les murs de l’appartement témoin, Victor performe le rôle du « petit garçon parfait », jusqu’au jour où il s’interroge : comment le monde était-il, avant lui ? Puisqu’un monde parfait consiste en papamamanvictor, le monde antérieur à sa naissance était donc incomplet.  Ainsi, le syllogisme amène à l’idée d’imperfection… Le ver est dans le fruit, et Victor en vient à remettre en cause les attentes de ses parents envers lui. Le quotidien familial en est bousculé, et papamaman décident d’investir dans un robot pour donner une figure exemplaire à leur fils et le ramener sur le droit chemin, en plaquant de la mécanique sur du vivant.

Au-delà de la critique à l’injonction à la perfection que les parents font peser sur leur progéniture, la pièce interroge en creux et à travers la caricature la dichotomie genrée très Manif pour tous de ce monde parfait : Maman qui fait son footing habillée de rose tandis que Papa en costume bleu est toujours accroché à son téléphone, pour des affaires avec un certain Monsieur Foissard. Cyril Anrep, qui campe notamment Marie-Rogère évoquant un personnage de Copi, une grande bourgeoise adepte du développement personnel et de médecines douces, apporte un heureux « trouble dans le genre » à l’ensemble.

Mais le spectacle questionne surtout la notion d’« éducation réussie » et la pression que les parents exercent sur leurs enfants. Dans un monde où intervenir sur les génomes, et donc décider des caractéristiques de son enfant à la manière d’un Sims, ne relève plus de la dystopie, au risque d’une uniformisation néfaste, Olivier Balazuc entend faire l’éloge de l’imperfection et de la fantaisie. Et le spectacle réjouit par sa jolie forme et ses acteurs-trices les petits, il s’adresse aussi aux adultes : au théâtre, dans ce lieu où l’on nous propose de réveiller l’enfant qui sommeille en nous, le conte est en effet une invitation à la fantaisie et au lâchez-prise.

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°118

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