27 mai 2017

Danse et conférence avec Vera Mantero

Les Serrenhos du Caldeirão, exercices en anthropologie fictionnelle
Vera Mantero
DR

Tout commence par une commande autour de la désertification et la déshumanisation de la Serra do Caldeirao dans l’Algarve, au Portugal. Partant en exploration dans cette région, Vera Mantero tombe sur des recueils filmiques réalisés dans les années 1970 et 80 par Michel Giacometti, un ethnologue féru du folklore portugais.

Sous la forme d’une conférence, la chorégraphe en projette quelques extraits, butine ci et là et mêle les résultats de son enquête : des textes de Prévert ou d’Artaud sont ainsi rapprochés de chants a capella traditionnels, des vidéos en noir et blanc de paysans au travail d’images tournées lors de son voyage. Cette « anthropologie » relève de la fiction, car l’artiste ne craint pas les frictions entre des éléments hétérogènes, alliant le vrai au faux, se moquant des cohérences géographiques ou temporelles.  À la fin, elle dévoilera, avec une forme d’honnêteté intellectuelle ludique, les libertés qu’elle a prise à partir des matériaux originels.

Le propos se dessine clairement tout au long de la performance : à partir du mode vie des populations rurales et ancestrales de la Serra, qui ne dissociaient pas le travail de l’esthétique, le quotidien du sacré, elle appelle de ses vœux à briser notre tendance occidentale aux dichotomies, au grand partage rationaliste. Cette volonté de dépasser le clivage moderne entre nature et culture est louable et dans l’air du temps, et elle l’incarne dans une sorte « danse » avec un arbre, ou plutôt une série de postures, de tableaux, avec un tronc évidé, seul objet présent sur scène, en sus de l’écran de projection et du pupitre.

Le spectacle se dénoue alors en deux temps : d’abord avec la « mort » de la femme, écrasée symboliquement sous le tronc et accompagnée par l’extrait filmique de deux serrenhos chantant l’oraison funèbre, puis un exercice pratique, pour mettre en application ce qu’elle soutient dans son spectacle. Puisqu’elle a montré un extrait où des femmes accompagnaient les travailleurs des champs en chantant, elle souhaite de la même manière que le public répète une mélodie pour accompagner sa danse conclusive. Les spectateurs, timidement, s’exécutent, tandis que la conférencière se fait danseuse : la musique ancestrale portugaise est alors réinvestie par les mouvements contemporains, formant une articulation surprenante mais féconde.

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Ysé Sorel

Mettre les voiles

Avec « La Grande Marée », nous sommes invité·es à mettre les voiles pour rêver éveillé·es, remonter le cours de nos mythes et mettre en jeu notre esprit d’aventure, embarqué·es par les quatre comédiens qui nous entraînent à leur suite dans leur expédition. Après avoir navigué à la recherche de l’île Utopie
7 décembre 2023

Bertrand de Roffignac, l’impatient ou la mesure de l’excès

Avec Bertrand de Roffignac, tout va vite, très vite, de son débit de paroles à la conception de ses spectacles, moins de dix jours le plus souvent – pas étonnant, alors, qu’il soit programmé en décembre prochain au Festival Impatience, qui met à l’honneur les artistes émergents, car impatient, il
27 octobre 2023

Strength, don’t let yourself be anyone’s – 57e édition du BITEF

« Strength, don’t let yourself be anyone’s », tel est le titre choisi par la nouvelle équipe artistique du BITEF, le festival international des arts de la scène de Belgrade, pour sa 57e édition. Ce vers, tiré d’un poème de la jeune poète serbe Radmila Petrović, opère comme un fil rouge pour
23 octobre 2023

Vie minuscule et destin tragique en Algérie

Il y a des histoires dont on ne voulait pas entendre parler – trop douloureuses, trop sensibles, elles réveillent les souvenirs trop proches d’un passé qui ne passe pas, qui n’est même pas passé. L’histoire de la colonisation de l’Algérie fait partie de celles-ci. Or, comme le rappelle la chercheuse
24 juillet 2023

Attention les yeux

Nous sommes cernées, inondés, envahies par les images, au point que regarder des flux serait devenu l’activité la plus chronophage pour une majorité d’êtres humains, derrière le sommeil que certains, comme le PDG de Netlix, Reed Hastings, entend concurrencer – objectif qu’il assume haut et fort. Effaré par cet asservissement
24 juillet 2023