20 mai 2017

Une dénonciation envoûtante et organique

The Dry Piece XL Edition
Keren Levi
(c) Anna Van Kooij

“To live in a culture in which women are routinely naked and where men aren’t is to learn inequality in little ways all day long. So even if we agree that sexual imagery is in fact a language, it is clearly one that is already heavily edited to protect men’s sexual-and hence social-confidence while undermining that of women » Naomi Wolf / The Beauty Myth

Tension et attention sont au rendez-vous avec The Dry Piece : tension entre la chair et l’image, entre le corps et sa représentation, entre le style et le sexy, qui provoque l’attention du spectateur. Dans ce spectacle, Keren Levi confronte deux inspirations diamétralement opposées : d’une part l’objectivation glamour des nageuses synchronisées des spectacles de Bushy Berkeley, et d’autre part la critique du regard masculin aliénant et de la condition des femmes occidentales faite par Noami Wolf dans The Beauty Myth. Des ballets dans l’eau – qu’elle met au sec, ce qui explique le titre , la chorégraphe israélienne garde le goût du perfectionnisme et des compositions corpo-florales kaléidoscopiques ; de l’ouvrage féministe est conservée l’interrogation sur la société du spectacle et de l’image photoshopée.

Le corps nu de la femme est ainsi mis au centre du dispositif. Un écran de tulle, semi-transparent, protège symboliquement les huit interprètes, seulement parées de quelques paillettes, des regards trop intrusifs des spectateurs. La membrane maintient ainsi une distance esthétique, qui évite le voyeurisme tout en maintenant une forme de vulnérabilité pour les interprètes.  Les silhouettes variées disparaissent dans le ballet de rondes, farandoles, et autres assemblages esthétiques de membres qui composent et recomposent des tableaux avec brio, et deviennent une matière vivante et sensible, polymorphe, sujette aux métamorphoses. Nappées d’une lumière rouge, ou ponctuées d’éclats stroboscopiques, les danseuses forment des figures organiques qui sont filmées en plongée, et l’image est directement projetée sur l’écran placé entre elles et la salle. L’écran devient ainsi le support non seulement de surimpressions mais aussi d’illusions et de fantasmes. Au-delà de l’aspect indéniablement esthétique, confinant à l’hypnose, que provoque ce dispositif, il tend à signifier l’écart entre la réalité et la fiction, le hiatus entre le corps réel et le corps représenté, la disparition du corps derrière son apparence, ou réduit à elle. Le tout forme une dénonciation envoûtante.

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°117

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