3 juin 2017

Deus ex machina

Exhibition – L’exhibition
Emmanuel Schwartz | Benoît Gob | Francis La Haye
(c) Christel Olislagers

On ne les compte plus, dans les festivals de spectacle vivant contemporain que nous couvrons avec I/O Gazette, les propositions post-dramatiques, conceptuello-branlette, minimalistes hardcore ou radicalo-branchées. La très grande majorité témoigne d’une sorte d’impasse créative, de resucée générationnelle d’idées déjà germées dans les années soixante ou soixante-dix, ou tout simplement d’une indigence de pensée qui en dit long sur le faible degré d’exigence de certaines programmations. Et puis il y a, sortis de la glaise, des diamants bruts dont les scintillements redonnent foi dans le théâtre. C’est le cas avec « Exhibition », écrit par Emmanuel Schwartz et co-créé et performé avec ses camarades Benoît Gob et Francis La Haye. Le FTA leur a donné l’opportunité d’une première mondiale au Monument-National, où le public est accueilli par un verre de vin servi dans la file d’attente même : comme une invitation à altérer sa conscience. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une expérience quasi mystique. Cette « installation théâtrale dans laquelle les œuvres données à contempler sont les acteurs » (dixit Schwartz) ne se limite pas à une blague potache de trois potes sur l’art contemporain. La force du projet tient non seulement à sa construction scénique (dont la fragilité fait la force), à l’écriture adroite de cette voix-off omniprésente, neutre et féminine, mais surtout à sa dimension auto-fictionnelle. « Exhibition » évite ainsi de se transformer en culture hors-sol, en objet d’expérimentation vide d’émotion. Toujours empreint d’humour et de décalage permanent, le spectacle bascule séquence après séquence dans une sorte de « Jan-Fabrisation » dans laquelle l’expression de l’intime touche à l’universel métaphysique. Ce qu’on y donne à penser, finalement, via cette improbable « machine à révéler la pensée pure », est au service de la représentation d’une trajectoire humaine à laquelle tout le monde peut s’identifier, dans ses errements et ses paradoxes. Un spectacle vital, à découvrir d’urgence.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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