2 janvier 2017

La discothèque idéale de Rock & Folk

La grande discothèque 1954-2016

Le magazine Rock & Folk publie un nouveau – stimulant – hors-série intitulé « La grande discothèque » contenant avec une sélection, par année, des 575 disques essentiels depuis 1954 et jusqu’à nos jours. Comme toujours dans ce genre d’exercice, personne ne sera d’accord, même si le classement, chanteurs français à part, ressemble fortement à celui de Rolling Stone magazine. Bref, l’occasion de s’engueuler vertement devant une rediff de « High Fidelity ».

Le classement est le fruit d’une vingtaine de collaborateurs de R&F, sous la houlette de Philippe Manoeuvre. La variété des goûts (et des plumes) assure une représentativité des styles et des influences, et l’ensemble est plutôt cohérent. On ira donc directement aux sujets qui fâchent. Passons sur le fait que tout ça reste très anglo-saxon centré – pas de blues malien d’Ali Farka Touré ou de bossa de Jobim — pour aller directement aux bizarreries, et il y en a à la truelle : un seul Stevie Wonder (« Innervisions » et « Talking Book » passés à la trappe) et un seul Kinks (mais 3 Métallica, vraiment ?) ; pas de « Just as I Am » de Bill Withers mais un très dispensable Faust. Un seul Tom Waits, tardif (exit « Closing Time » et « Heart of Saturday Night »), contre 2 Motörhead. WTF ? Un seul Bowie avant 1995 (pas les séminaux « Space Oddity » ni « Hunky Dory »), mais un Matching Mole dont plus personne n’a grand-chose à faire. A la place, on aurait préféré tant qu’à faire un second Elton John de la bonne période (« Honky Chateau »), avant qu’il ne sombre dans la graisse FM. Et ce Tina Turner commercial des années 80, on veut bien, mais on l’aurait volontiers échangée contre un Bobby McFerrin, ou même ce foutu « Rio » des Duran Duran. En 1993, plutôt que l’horripilante Courtney Love, pourquoi pas « Midnight Marauders » de A Tribe Called Quest, totalement absent de la sélection hip hop ? Et à la place de cet énième erzatz post-punk de Rancid en 1995, pourquoi pas Jamiroquai (ou même « Mark’s Keyboard Repair » de Money Mark) ?

D’autres regrets encore, comme le vide concernant « The New Folk Sound of Terry Callier » en 1964, ou « The Dance of Death & Other Plantation Favorites » de John Fahey l’année suivante, largement préférable aux « Here are the Sonics » du (piteux) groupe éponyme, n’en déplaise à la hype qui consiste à les porter aux nues… Et où est passé Bill Fay ? Et le Nirvana britannique avec leur « Simon Simopath » de 1967 ? Manœuvre et consors, c’était le moment où jamais de les sortir de l’ombre ! Des ignominies, aussi : « Abbey Road » et pas « Revolver » ??!!!!!! En 1984, une bouse de Frankie Goes to Hollywood et pas « Hallowed Ground » des Violent Femmes. Dans le plus récent hexagonal, La Femme, Rover et BB Brunes, seriously ?!? Camille, Jeanne Added, Feu! Chatterton, The Do… il y avait pourtant pas mal d’options. Peut-être aurait-il mieux fallu s’arrêter d’ailleurs au milieu des années 2000, avant que la piste ne se tiédisse faute de recul : Foxygen ou Jacco Gardner, très bien, mais qui les écoutera encore dans quelques années ?

Relevons quelques bonnes surprises tout de même comme l’oublié « Night Lights » d’Elliott Murphy en 1976 et surtout « Teenage Head » des Flamin’ Groovies en 1971 qui, soyons un poil emphatique, n’a pas grand-chose à envier à « Sticky Fingers », sorti très exactement en même temps.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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