22 août 2017

À Nyon, le far° explore nos futurs

« Ca flotte ou ça coule ? » Pamina de Coulon / DR

Le Festival d’Avignon, chaque mois de juillet, c’est la grande lessiveuse : corps et esprits rincés, essorés, séchés sous le soleil de Provence. En août, la plupart de nos confrères n’aspirent qu’à une plage subtropicale ou une retraite campagnarde où il n’y a strictement aucune chance d’entendre les noms de Frank Castorf ou de Bob Wilson. Chez I/O Gazette, fidèles à notre style contrapuntique, the road goes ever on : la Biennale de Venise, le Sifa de Singapour ou, moins exotique mais passionnant, le Festival des arts vivants de Nyon.

Pour la 33e année, bienvenue sur la rive occidentale du lac Léman. Malgré sa taille modeste (3 000 à 4 000 spectateurs), le far° est devenu l’une des rencontres incontournables en matière de création contemporaine. Sous la direction de Véronique Ferrero Delacoste, il a glissé d’un événement théâtral à un florilège pluridisciplinaire qui explose les frontières artistiques. En évitant les « stars festivalières » qui usent jusqu’à la corde les programmations européennes, le far° se concentre sur des propositions moins rebattues : la quasi-totalité des spectacles est constituée de créations et de premières suisses. Ainsi, pour sa 3e édition, le programme « Extra Time » permet à trois jeunes artistes (Mathilde Aubineau, Joëlle Fontannaz et Maximilian Reichert) de bénéficier d’un accompagnement pendant six mois. Les projets sont frais et fragiles, mais fourmillent d’idées.

On a parfois dit que les écrivains suisses étaient obsédés par la catastrophe. Qu’à cette écriture du désastre – qu’il soit le produit de la Nature récalcitrante ou de l’Étranger hostile – s’opposerait une sorte d’utopie alpestre. Le far°, lui, ne joue pas sur les fantasmes de la peur. Il ne parle pas de « No Future », mais de « Nos futurs » (sa thématique de la saison) : au catastrophisme, il oppose la communauté et le dialogue avec l’autre. Dialogue avec la nature, d’abord, comme ce « Ça flotte ou ça coule ? » de Pamina de Coulon. Sur les bords du Léman, les spectateurs sont rivés à la performeuse qui délivre son discours au mégaphone depuis un radeau sur le lac. Ses propos philosophico-biographiques sur le concept d’eau à l’horizon postapocalyptique sont un peu fourre-tout, mais le dispositif est tellement plein de grâce qu’on se laisse embarquer. Et surtout elle touche du doigt le cœur du problème : « L’idylle a besoin de la catastrophe pour exister. » On n’aurait pu dire plus juste. En conclusion, une phrase de Rilke, l’une de ses plus belles, flotte au-dessus des eaux : « Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. » Un beau programme d’émancipation face à nos peurs, n’est-ce pas ?

Au magistral et au démonstratif, le far° préfère le convivial et le participatif. Beaucoup de propositions, in situ, s’insèrent organiquement dans la chair vaudoise. Et le public fait partie du processus, comme chez Anna Rispoli (qui nous avait fait tant vibrer avec son « Vorrei tanto tornare… » au Kunstenfestivaldesarts), les Chiliens du collectif Mil M2 ou Kate McIntosh. Après « Into Many Hands », que I/O Gazette avait découvert à Latitudes contemporaines, McIntosh poursuit ses installations interactives avec « Worktable » : étape 1, choisir son objet parmi des dizaines exposés sur des étagères (une chaussure, un globe terrestre, un journal…) ; étape 2, le détruire à l’aide de toutes sortes d’outils (scie à métaux, ciseaux, marteaux…). On gardera la surprise quant aux étapes 3 et 4. Au-delà de l’atelier-défouloir, créatif et ludique, « Worktable » fonctionne comme un exercice zen, un koan physique qui invite à explorer les résonances introspectives qu’il provoque, et à retrouver ce « sérieux avec lequel on jouait quand on était enfant » dont parlait Nietzsche.

« The Healing Lump » / DR

Consolatrice et monospectateur aussi, l’installation du Norvégien Tormod Carlsen, « The Healing Lump ». Inspirée d’une vieille tradition nordique mystico-thérapeutique, elle propose de se poser pendant dix minutes dans un étrange container bosselé, placé chaque jour dans un endroit différent de Nyon et ses alentours, comme la tente d’un chaman itinérant. Le principe : une pause méditative qui reconstitue, par un simulacre très convaincant, l’immersion dans la nature sauvage… Ce minidispositif fait varier ses scénarios en fonction de quelques questions posées au spectateur au préalable ; il ne cherche ni dramaturgie aiguisée ni radicalité. Plutôt : accepter de lâcher prise dans un nouvel espace-temps poétique. Et que s’y passe ce qui doit s’y passer.

Ce rapport entre l’espace et ceux qui l’habitent, c’est toute la base du travail d’Adina Secretan, artiste associée pour la saison 2017-2018. La Suissesse a investi une auberge espagnole éphémère, le Mama Helvetica, en écho à ces lieux d’accueil de jour vaudois nommés « Mama Africa ». Parmi les activités proposées, des repas à prix libre sur de grandes tablées devant la salle communale, des ateliers, des rencontres, mais surtout un lieu de circulation ouverte des énergies et des possibles. Et ça fait du bien. Car le festival exhale la bonne humeur : être résolument moderne, oui, mais être avant tout résolument enthousiaste ! Artaud nous exhortait déjà : « Quittez les cavernes de l’être. Venez. L’esprit souffle en dehors de l’esprit. Il est temps d’abandonner vos logis. Le Merveilleux est à la racine de l’esprit. » Le far° est une jolie occasion de quitter nos logis et de nous convier à ce double cheminement de l’esprit, à la fois vers soi et vers l’autre.

far°, Festival des arts vivants, Nyon, du 10 au 19 août 2017

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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