27 octobre 2017

Festival CODA : danse contemporaine à Oslo

« Notes on Frailty » / Ingun Bjørnsgaard Prosjekt. (c) Thomas Björk

Tous les deux ans depuis le début des années 2000, le festival CODA présente une sélection d’œuvres chorégraphiques contemporaines, norvégiennes et internationales, dans une dizaine de lieux situés un peu partout dans Oslo.

Cette nouvelle édition de CODA est placée sous le signe de la transmission. Tout d’abord parce qu’il s’agit de la dernière année pour sa directrice historique, Lisa Nordal. Ensuite parce que la programmation reflète l’importance des concepts d’héritage et de temporalité, comme nous le rappelle son cocurateur pour 2017, Eckhard Thiemann, basé à Londres et par ailleurs directeur artistique du festival de culture arabe Shubbak et programmateur au Lowry de Manchester : « CODA multiplie les approches autour de la notion de tradition et de la façon dont la création contemporaine s’en empare. L’un de mes rôles a été d’aller explorer ce que fait la jeune génération d’artistes, et aussi de servir d’œil extérieur sur les productions norvégiennes. »

En ouverture, on aura pu retrouver « Caida del Cielo », de Rocio Molina, la flamenquiste avant-gardiste qui est pour la première fois présentée en Norvège, et qui a rencontré semble-t-il un engouement du public nettement moins controversé que la « Fiesta » d’Israel Galvan au Festival d’Avignon… Profitant de l’actuelle disposition des institutions culturelles chinoises en faveur de l’exportation de leurs productions, un focus vient présenter quelques créations récentes, parmi lesquelles le « Moon Opera » de Wang Yabin, et le saisissant « Exit » de la compagnie Untitled Group. Présenté à la Dansens Hus (Maison de la danse), sur le bord de la rivière Akerselva, « Exit » est une pièce pour trois danseurs d’une intensité peu commune, appuyée sur une fusion de styles même si clairement influencée par une tradition chinoise dont la dimension acrobatique pourra en laisser certains de marbre. Saturant l’ouïe par une bande-son survoltée et éprouvante (des bouchons d’oreilles sont distribués à l’entrée du spectacle), la chorégraphie et la scénographie de Gu Jiani proposent une métaphore un peu démonstrative de l’enfermement mental et physique et de nos tentatives de libération.

« Notes on Frailty » est la dernière création d’Ingun Bjørnsgaard, pilier de la danse norvégienne contemporaine. Sur fond de musique éthérée, tour à tour instrumentale ou mixée par Christian Wallumrød, les danseuses déclinent l’expression de la féminité, dans sa beauté et sa douleur. Les enchaînements des quatre performeuses sont d’une précision et d’une finesse remarquables. Elles alternent séquences individuelles avec des saynètes collectives proches d’un Tanztheater à la Pina Bausch, à la fois drôle et cruel : tour à tour sororales ou compétitives, lascives ou d’une indifférence feinte… Mention spéciale au solo de Catharina Vehre Gresslien, illustrant avec une physicalité impressionnante les forces contradictoires qui tiraillent le corps des femmes.

« Guintche » / Marlene Monteiro Freitas (c) Laurent Paillier

Dans « Give Me a Reason to Live », Claire Cunningham se tient elle aussi sur ce point d’équilibre entre force et fragilité. Atteinte d’ostéoporose, la danseuse écossaise performe depuis une petite dizaine d’années en se servant de ses béquilles sur scène, mais jamais elle ne joue sur le pathos de son handicap. Inspirée ici par les peintures de Jérôme Bosch, doublée par une cantate de Bach, elle parvient à développer un langage qui lui est propre, utilisant les béquilles à la fois comme extension prothétique de son corps et incontournable obstacle autour duquel elle doit reconstruire sa liberté.

Au Black Box Theater, CODA a reprogrammé « Guintche » de Marlene Monteiro Freitas. Créé en 2010, ce solo est un ovni chorégraphique d’une puissance et d’une étrangeté aussi époustouflantes l’une que l’autre. La danseuse portugaise d’origine cap-verdienne ne quitte jamais, dans la partie inférieure de son corps, un mouvement de bassin d’afro-samba comme aspiré par le rythme frénétique d’une complexe boucle de batterie ; simultanément, elle se sert de son visage et de ses bras pour composer des personnages tour à tour grotesques et inquiétants, tout en grimaces et mastications, comme livrés à un exorcisme ambigu dont on ne saura pas si le rôle est de contrôler ou de libérer sa part animale. Une performance admirable que l’on peut encore (re)voir dans une irrégulière tournée européenne.

CODA, Oslo International Dance Festival, du 17 au 27 octobre 2017
http://www.codadancefest.no/

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025