22 avril 2017

Good Chance Theatre : le retour en grâce de l’agora

Good Chance Theatre
© Sarah Hickon

C’est après avoir passé une semaine à vivre dans la jungle de Calais, accueillis dans la cahute de réfugiés yéménites, que les deux amis et metteurs en scène Joe Murphy et Joe Robertson ont l’idée de ce projet un peu fou que la presse française appellera bientôt « Le Dôme ».

Nichés dans les différents quartiers du bidonville qui abrite désormais plus de 7000 personnes, on trouve des écoles, des lieux de culte, des épiceries, des restaurants et même des échoppes de barbier. Si les besoins se font nombreux, celui de pouvoir s’exprimer, évacuer le stress et les tensions nourris par cet environnement boueux et grillagé se fait présent et même pressant. En quelques semaines, Joe et Joe, 24 ans, réunissent la somme nécessaire à l’achat d’une impressionnante structure géodésique et traversent de nouveau la Manche, pour de bon. Un peu à l’écart des maisons, sur un territoire neutre permettant de réunir toutes les ethnies du camp, on déploie les plans du dôme. Un ingénieur soudanais prend la tête des opérations et les centaines de tubes métalliques sont assemblés par les habitants du camp.

« Ce théâtre est un espace démocratique par essence, dans sa forme circulaire et dans le montage même de la structure » (Joe Murphy)

Le Dôme est baptisé « Good Chance Theatre », en référence à l’expression utilisée en anglais par les réfugiés pour signifier la réussite du passage de la frontière. Il devient rapidement un sanctuaire de respect et d’échanges. A travers des ateliers de peinture, de fabrication de cerf-volants, des cours de danse, d’écriture, de yoga et des ateliers d’impro, les corps se détendent et la vraie vie pointe le bout de son nez. L’idée n’est pas de jouer pour eux ni de leur dire quoi faire. Chacun peut initier une activité, proposer un projet et mettre à profit ses talents. Des artistes venus du monde entier sont également invités à apporter leur énergie aux pulsations de cet « espace civique et culturel » qui a immédiatement su trouver sa place dans la jungle. Ouvert et chaleureux, il se fait thérapeutique et même cathartique : le camp a trouvé son agora. Le Dôme restera debout durant sept mois, jusqu’au démantèlement du bidonville l’été dernier.

D.R. Construction du nouveau dôme à La Station.

Joe et Joe n’ont pas baissé les bras et ont su profiter de l’impact médiatique de leur projet pour réunir des fonds et nouer des partenariats solides en Angleterre et en France. Début 2017, ils effectuent un repérage de la situation des réfugiés à Paris et décident d’installer, en toute discrétion, un nouveau théâtre sur le terrain de La Station, laboratoire artistique porté par le Collectif MU dans l’ancienne Gare des Mines à l’entrée d’Aubervilliers. Les deux comparses partent à la rencontre des âmes solitaires errant devant le centre d’accueil de La Chapelle et l’activité reprend sous la toile cirée immaculée du nouveau dôme parisien. Grâce à l’initiative du Théâtre de la Ville, les visiteurs du festival Chantiers d’Europe auront bientôt l’occasion de découvrir le travail du Good Chance Theatre dans l’écrin très privilégié des jardins de l’Espace Cardin. Un autre dôme, plus petit, y accueillera le public du festival, les curieux et les touristes, comme une porte vers un autre monde. On y jouera des spectacles montés par les réfugiés présents à La Station, on y exposera leurs œuvres et des lunettes de réalité virtuelle permettront aux visiteurs de s’immerger dans la vie des dômes calaisien et parisien. Nous avons demandé à Joe et Joe s’il n’était pas trop confortable et même facile d’apporter le dôme à l’Espace Cardin plutôt que de faire venir les spectateurs sur un territoire moins familier. « Il n’est pas question de leur mettre la pression. C’est le rôle des artistes de mettre les pieds là où on ne les attend pas. Il y a des gens qui vivent à Paris et ne savent pas ce que vivent les réfugiés dans leurs rues ». Décidément, ces deux-là ont réponse à tout. « This is our little contribution to the great answer ».

Le Dôme ouvrira sa toile le 2 mai, jour du lancement du festival, et l’accompagnera comme un fil rouge, allégorie d’une Europe rêvée humaine et courageuse que l’on aimerait encore possible.

Léa Coffineau

Léa Coffineau

Révoltée curieuse et exigeante, toujours à la découverte de nouveaux talent.

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